Le Premier ministre a tranché : le budget 2026 sera donc adopté par 49.3. Malgré l’état de nos finances publiques, aucune mesure de justice fiscale n’est attendue, alors même que 89 % des Français se disaient favorables à la taxe Zucman. Aucune mesure de justice sociale non plus, à l’heure où la pauvreté rattrape désormais les classes moyennes, et où 70 % des entreprises ont décidé cette année de délaisser les augmentations de salaires collectives au profit d’une individualisation massive, via des primes « au mérite ». Bienvenue dans la France du repli.
Le dernier rapport d’Oxfam nous dit pourtant combien la justice fiscale est nécessaire, et attendue. Cécile Duflot, qui dirige la branche française d’Oxfam, décrit sur France Inter une montée inquiétante des inégalités dans le monde : les 10 % les plus riches de la planète possèdent les trois quarts de la richesse mondiale, tandis que la moitié de la population mondiale n’en détient que 2 %. Un petit pavé dans la mare, lancé à l’ouverture du très luxueux Forum de Davos.
Oxfam tire la sonnette d’alarme
Les plus riches sont non seulement de plus en plus nombreux, mais aussi de plus en plus riches, indique Cécile Duflot. La planète compte aujourd’hui plus de 3 000 milliardaires. C’est deux fois plus qu’il y a dix ans, c’est cinq fois plus qu’il y a vingt ans ! Ensemble, ils détiennent 18 300 milliards de dollars. Ce chiffre est bien trop grand pour pouvoir le comprendre. Mais sachez qu’un-tiers de ces milliardaires vivent aux États-Unis : Musk (Tesla, X), Bezos (Amazon), Zuckerberg (Meta)… En France, ils sont 53, dont le premier s’appelle Bernard Arnault : sa fortune est estimée à 153 milliards de dollars. Mais que peut-on faire d’un tel montant, hormis flatter son ego ?
Rien de tout cela ne serait inquiétant si l’enrichissement profitait à tous. Mais Bernard Arnault ne ruisselle pas. Musk, Bezos et Zuckerberg non plus. Et même un enfant comprendrait que l’enrichissement ne naît pas d’une baguette magique : dans un système économique composé de dirigeants, de salariés et de ressources naturelles, il n’existe pas de « win-win-win ». Dans le capitalisme libéral, le jeu à somme nulle est un mythe : on s’enrichit toujours au détriment d’autrui.
Le mythe du ruissellement
Le drame est que, dans le même temps, la lutte contre la pauvreté ralentit partout dans le monde. En France, le niveau de pauvreté atteint désormais 15,4 % selon l’Insee, son plus haut niveau depuis trente ans. Nos 53 milliardaires sont aujourd’hui aussi riches que 32 millions de Français réunis. Oxfam relève que, depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Cela représente un gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré entre à peine 32 personnes ! La politique du ruissellement ne marche pas.
Oxfam France plaide donc pour plusieurs réformes « visant à rendre notre système d’imposition plus juste, plus durable et plus lisible » : une taxe Zucman sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, mais aussi une plus forte taxation des dividendes, des « super-héritages » et des « transactions financières », ainsi qu’un retour de l’impôt sur la fortune (ISF) « dans une version rénovée et avec une surtaxe climatique ».
« Milliardocratie » : quand les inégalités deviennent un danger démocratique
Car cette accumulation de richesses sans contrôle menace nos démocraties, alerte l’économiste Isabelle This Saint-Jean, sur Franceinfo. Pour elle, ce grand écart croissant a des conséquences immédiates : il nourrit le sentiment d’impuissance politique, et donc l’extrême droite. Il donne aussi aux ultra-riches une capacité d’intervention massive dans le débat public : rachat de médias, remise en cause du service public, délégitimation des arguments factuels et vérifiés de scientifiques, ou d’économistes reconnus comme Gabriel Zucman. « Nous sommes devant le risque d’une « milliardocratie », avec des gens qui achètent le pouvoir pour leur propre compte », résume Cécile Duflot.
Faut-il rappeler que l’égalité devant l’impôt est un principe constitutionnel ? Notre République a inventé l’impôt progressif pour rééquilibrer les inégalités de revenus les plus criantes. Comment comprendre alors que nos milliardaires ne paient « aucun impôt sur le revenu », comme l’a reconnu la semaine dernière l’ancien ministre des Finances, Éric Lombard ? Certes, ils ne perçoivent ni salaires, ni loyers, donc aucun revenu au sens propre. Mais holdings, dividendes et montages fiscaux leur accordent un niveau de vie sans commune mesure avec leurs besoins réels. Pas étonnant qu’Éric Coquerel, président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, demande désormais des comptes à Bercy. Et indirectement, à Emmanuel Macron.
2027 commence avec le budget 2026
Emmanuel Macron était le candidat d’une politique de l’offre financière, analyse le politologue Luc Gras. Il a certes baissé les impôts des entreprises, c’est vrai, mais il a surtout favorisé la rémunération des actionnaires. Le ruissellement par la participation salariale n’est donc jamais arrivé. Plus grave encore : « 89% des Français étaient pour la taxe Zucman, dont 86% chez LR et 75% au RN ». En ignorant leurs électeurs et leurs militants, conclut-il, les chefs de partis politiques ont fait de la taxe Zucman « un sujet central de la présidentielle ».
En choisissant le 49.3 plutôt que la justice fiscale, le gouvernement fait pour l’heure un choix clair : celui de protéger les plus riches. Contre l’opinion publique. Contre les faits. Et contre l’urgence sociale. La taxe Zucman n’est pas une lubie d’économistes ou d’ONG : elle est devenue un marqueur démocratique. En refusant de l’entendre aujourd’hui, le pouvoir ouvre déjà le débat de 2027.



