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Entrepreneuriat populaire : pour l’Institut Maria Nowak, les héros ne sont pas ceux que l’on croit

En remettant ses premiers Prix de recherche, le tout nouvel Institut Maria Nowak s’attaque frontalement à une figure centrale de l’imaginaire économique contemporain : celle de l’entrepreneur-héros. Une manière de remettre en lumière un entrepreneuriat populaire, collectif et souvent invisible, pourtant au cœur de l’économie réelle.

Start-upper visionnaire, self-made-man solitaire, fondateur charismatique à la réussite fulgurante… Depuis deux décennies, le récit dominant de l’entrepreneuriat s’est construit autour de figures héroïsées, souvent masculines, diplômées, blanches et urbaines. Un imaginaire puissant, mais trompeur. C’est précisément ce mythe que vient questionner, dès sa première année d’existence, l’Institut Maria Nowak, en décernant ses premiers Prix de recherche sur l’entrepreneuriat populaire.

Créé fin 2024 par l’Adie, deux ans après la disparition de sa fondatrice Maria Nowak, l’Institut se donne une mission claire : faire exister dans la recherche et le débat public un entrepreneuriat largement pratiqué, mais peu reconnu.

 Sortir de l’angle mort médiatique et académique

« L’entrepreneuriat populaire, de plus en plus de Français y prennent part, mais encore trop peu de monde en parle », résume Thierry Sibieude, président du Conseil scientifique de l’Institut. Migrants, jeunes, femmes des milieux populaires, personnes en situation de handicap, entrepreneurs des quartiers ou des zones rurales : leurs parcours restent largement éclipsés par quelques success stories qui « cochent toutes les cases ».

L’ambition de l’Institut Maria Nowak est précisément de rééquilibrer le regard. En lien étroit avec l’Adie, pionnière du microcrédit en France et en Europe, l’Institut entend développer des partenariats avec chaires universitaires et laboratoires de recherche pour documenter un entrepreneuriat ancré dans le réel, souvent contraint, rarement glamour, mais socialement décisif.

 Le mythe de l’entrepreneur-héros passé au crible

Symbole de cette démarche, le Prix de l’article scientifique distingue un travail qui s’attaque directement au cœur du récit dominant. L’article “Hero or Not Hero: Revisiting Critical Studies about Entrepreneurship”, signé notamment par Julien Billion et Olivier Fournout, interroge la figure contemporaine de l’entrepreneur-héros à partir des parcours de 20 entrepreneurs en situation de handicap.

Loin du héros solitaire et surpuissant, ces trajectoires dessinent une autre réalité : celle d’un entrepreneuriat façonné par l’adversité, la résilience et l’interdépendance. Ici, le succès n’est jamais individuel. Il repose sur des réseaux d’entraide, des soutiens collectifs, des motivations qui dépassent largement la recherche du profit.

« Ils valident autant qu’ils transforment la matrice du héros », résume l’Institut. Le héros entrepreneurial n’est plus une figure d’exception, mais un acteur situé, traversé par des contraintes, qui compose avec ses fragilités autant qu’avec ses forces.

 Quand l’entrepreneuriat populaire traverse les siècles

Autre pas de côté salutaire : le Prix de la thèse, attribué à l’historien Romain Facchini pour ses travaux sur les femmes marchandes à Marseille sous l’Ancien Régime. Bien avant les discours contemporains sur l’empowerment économique, les femmes occupaient déjà une place centrale dans les circuits commerciaux, de la gestion des stocks aux négociations internationales.

En restituant cette agentivité économique oubliée, la thèse met en perspective historique l’entrepreneuriat populaire : souvent informel, contraint par les normes sociales, mais profondément innovant dans ses pratiques. Un écho direct aux réalités contemporaines des femmes entrepreneures des milieux populaires.

 Sensibiliser les jeunes : un levier de transformation sociale

Le Prix du mémoire, décerné à Chloé Dupuis, interroge quant à lui l’utilité des dispositifs de sensibilisation à l’entrepreneuriat chez les jeunes. Son enquête de terrain, menée au sein du programme MiniEntreprise, montre des effets qui dépassent largement l’apprentissage de la création d’entreprise.

Confiance en soi, capacité à coopérer, communication, projection dans l’avenir : l’entrepreneuriat devient ici un outil de transformation personnelle et sociale, en particulier pour des jeunes éloignés des codes économiques dominants.

 Une feuille de route pour les années à venir

Au-delà de ce premier palmarès, l’Institut Maria Nowak a déjà identifié trois grands axes de recherche structurants :

  •  l’économie informelle et circulaire (réparation, recyclage, débrouille économique),
  •  l’ancrage territorial de l’entrepreneuriat populaire,
  •  la montée en puissance des slasheurs et de la poly-activité comme réponse à la précarité et à l’incertitude économique.

Autant de terrains qui dessinent une autre cartographie de l’entrepreneuriat, loin des licornes et des pitch decks.

 Réhabiliter l’entrepreneuriat du quotidien

En filigrane, ces premiers Prix posent une question politique et culturelle : qui a droit au statut d’entrepreneur dans notre imaginaire collectif ? En célébrant des travaux qui donnent à voir l’entrepreneuriat des marges, des contraintes et du quotidien, l’Institut Maria Nowak propose un renversement salutaire.

Et si le véritable héroïsme entrepreneurial n’était pas dans l’exceptionnel, mais dans la capacité à créer son activité quand tout ou presque joue contre soi ?

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