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Après l’Année internationale des coopératives, l’heure de vérité

La flamme coopérative ne s’est pas éteinte au Conseil économique, social et environnemental (CESE), le 3 février dernier. Bien au contraire. En clôturant officiellement l’Année internationale des coopératives, la France a accueilli le tout dernier événement d’un cycle mondial de plus de 200 rendez‑vous organisés sur tous les continents. Près de 300 participants, venus de l’ensemble du mouvement coopératif français mais aussi de l’international, se sont retrouvés au Palais d’Iéna pour célébrer un modèle économique ancien, robuste, et plus que jamais d’actualité.

Mais une fois les discours prononcés, la flamme symbolique transmise et les chiffres rappelés, une question demeure : que se passe‑t‑il après ? Après l’année de reconnaissance, après l’hommage institutionnel, après les photos de famille. Car si le modèle coopératif va plutôt bien et jouit d’une bonne image dans l’opinion publique, comme l’ont répété les intervenants, il reste confronté à des défis structurels et économiques majeurs, qui conditionnent sa capacité à changer d’échelle et à tenir ses promesses.

Une reconnaissance mondiale… enfin assumée

La décision des Nations unies de consacrer une Année internationale des coopératives tous les dix ans marque certes un tournant. Après 2012 et 2025, le rendez‑vous est déjà pris pour 2035. Le message adressé aux États est limpide : les coopératives ne sont pas des formes d’entreprises marginales ou alternatives, mais des acteurs essentiels du développement social, économique, territorial et citoyen, pleinement alignés avec les Objectifs de développement durable.

À Paris, ce signal a été largement salué. Jeroen Douglas, directeur général de l’Alliance coopérative internationale, a parlé d’une « immense reconnaissance mondiale » des contributions durables des coopératives à un monde plus juste et plus équitable. Serge Papin, ministre chargé des PME et de l’économie sociale et solidaire, a rappelé que les coopératives sont des « fleurons économiques », capables de conjuguer performance et intérêt général.

La présidente de la Région Occitanie, Carole Delga, a insisté sur le rôle stratégique des coopératives dans les territoires et sur la nécessité de reconnaître la reprise coopérative comme une voie normale de transmission des entreprises. Jérôme Saddier, président de Coop FR, a résumé l’enjeu en une formule appelée à rester : « Coopérer, ce n’est pas se soumettre, c’est agir. »

Cette reconnaissance n’est pas qu’un symbole. Elle crée une attente, voire une exigence.

Un poids économique considérable, encore trop invisible

Les chiffres, dévoilés ou rappelés lors de l’événement, parlent d’eux‑mêmes. La France compte environ 22 000 entreprises coopératives, qui réalisent 344 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploient 1,1 million de salariés, soit 5,2 % de l’emploi privé. À cela s’ajoutent 32,5 millions de sociétaires, qui font du mouvement coopératif l’un des tout premiers collectifs économiques et citoyens du pays.

Dans certains secteurs, leur rôle est tout simplement structurant : 50 % du chiffre d’affaires de l’agroalimentaire, 70 % de la collecte céréalière, un litre de lait sur deux, une bouteille de vin sur deux, plus de 60 % des dépôts et des crédits bancaires, près de 30 % du commerce de détail. 

Et contrairement à une idée reçue, ces grandes performances ne sont pas concentrées dans les métropoles : 80 % des sièges sociaux des 100 premières coopératives sont situés en région, assurant une redistribution locale de la valeur et un ancrage territorial fort.

Pourtant, cette puissance reste largement sous‑représentée dans le débat public et les politiques économiques. « Nous sommes au cœur de la vie quotidienne des Français, mais pas suffisamment présents dans la sphère politique », a regretté Jérôme Saddier. Une invisibilité qui n’est pas sans conséquences.

Grandir sans se renier : le défi de la croissance coopérative

L’un des paradoxes majeurs du modèle coopératif tient à sa croissance. Les coopératives sont solides, résilientes, et même plus pérennes que la moyenne des entreprises : le taux de survie à cinq ans des Scop et des Scic atteint 79 %, contre 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Mais elles grandissent plus difficilement.

La raison est connue : un accès structurellement contraint aux fonds propres. En effet, le principe de lucrativité limitée, l’absence de plus‑value à la revente, ainsi que la primauté donnée aux sociétaires, éloignent les investisseurs traditionnels. Résultat : de nombreuses coopératives doivent se tourner vers des solutions alternatives pour se développer, comme le financement participatif. L’exemple récent de Duralex, qui a levé plusieurs millions d’euros auprès du grand public en quelques jours, illustre à la fois la créativité du secteur… et ses angles morts financiers.

Cette fragilité initiale pèse particulièrement lors des reprises d’entreprises par les salariés, pourtant présentées comme une réponse crédible aux vagues de transmissions à venir — près de 500 000 entreprises concernées dans les dix prochaines années. Or, sur le terrain et dans les tribunaux de commerce, la reprise coopérative reste trop souvent perçue comme une solution de dernier recours, alors qu’elle devrait être reconnue comme une voie normale, à égalité avec les autres.

Défiance institutionnelle et angles morts du financement

Le problème n’est pas seulement financier, il est aussi culturel et institutionnel. Ces derniers mois, plusieurs projets emblématiques de reprise en Scop ont été retoqués par les tribunaux de commerce. Car la défiance alimente les caricatures : pour les uns, la coopérative serait idéologique et fragile ; pour les autres, elle serait idéalisée au‑delà de ses capacités réelles.

Entre ces deux extrêmes, le vrai constat est plus nuancé. Oui, les coopératives manquent souvent de fonds propres au démarrage. Oui, leur gouvernance collective demande du temps et de la maturité. Mais non, elles ne sont ni moins compétentes, ni moins efficaces. « Qui mieux que les salariés pour piloter une entreprise dont ils maîtrisent le savoir‑faire ? », interroge Fatima Bellaredj, déléguée générale de la Confédération générale des Scop.

Le véritable frein tient à l’absence d’outils adaptés. Certains dispositifs publics majeurs, comme le prêt transmission de Bpifrance, restent inaccessibles aux collectifs de salariés. Globalement, alors que l’économie sociale et solidaire représente environ 14 % de l’emploi privé, elle ne capte que 7,5 % des aides aux entreprises. « Nous ne demandons pas de traitement de faveur, mais l’égalité de considération », martèle le mouvement coopératif.

L’après‑2025 : transformer l’essai politique

L’Année internationale des coopératives a permis de rendre visible ce qui ne l’était pas assez. Elle a montré la diversité, la modernité et la capacité d’innovation du modèle coopératif. Elle a aussi rappelé sa dimension profondément politique, au sens noble : démocratie économique, partage du pouvoir, ancrage territorial, souveraineté productive.

Il reste désormais à transformer cette reconnaissance en actes. La future Stratégie nationale de développement de l’économie sociale et solidaire, attendue au printemps et pilotée par le ministre Serge Papin, sera un test décisif : amélioration des cadres juridiques, accès équitable au financement, reconnaissance pleine et entière des reprises coopératives, articulation renforcée entre l’État et les Régions… les chantiers sont connus.

Au CESE, des élèves de CM2 sont venus rappeler, avec une simplicité désarmante, l’essence même de la coopération : permettre à tous de participer, même quand les moyens manquent. Peut‑être est‑ce là, finalement, la meilleure boussole pour l’après. Car si la flamme coopérative doit brûler jusqu’en 2035 et au‑delà, elle aura besoin d’autre chose que de symboles : des règles du jeu équitables, pour pouvoir changer d’échelle sans se renier.

C’est à cette condition que les coopératives pourront pleinement assumer ce que beaucoup attendent désormais d’elles : contribuer à une reconstruction économique, sociale et, comme l’a rappelé Jérôme Saddier, profondément morale.

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