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CDI Jeunes : Et si on écoutait les jeunes, plutôt que les vieux crocodiles aux cheveux blancs ?

Réseaux sociaux, CDI jeunes, droit de vote, RSA avant 25 ans… Je n’ai (presque) plus l’âge de parler à la place des jeunes, mais tout de même ! Quelque chose me dérange dans le débat public, a fortiori juste avant les échéances électorales. Oui, les idées fusent pour la tranche d’âge 15-25 ans. Mais les propositions viennent toujours de vieux crocodiles aux cheveux blancs !

Prenez cet exemple récent : l’Assemblée nationale vient d’adopter un texte interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Une mesure nécessaire ? Assurément, pour leur santé mentale. Mais cette décision révèle un paradoxe : avant 15 ans, on protège les adolescents de l’hyperconnexion. Après, quand ils entrent dans la vie professionnelle, en stage, en apprentissage ou en service civique, la connexion permanente redevient la norme. Notifications incessantes, sollicitations en continu, messages hors d’heures — même dans le monde associatif. Bref, on valorise l’hyperconnexion et on leur dit : « après 15 ans, débrouille-toi ! » 

Cette contradiction n’est pas anodine. Les jeunes salariés découvrent que leur santé mentale, leur énergie et leur engagement sont mis à l’épreuve par un système qui glorifie le toujours connecté. Lucca, plateforme RH, rappelle pourtant cette évidence : la déconnexion n’est pas un luxe, c’est la condition d’une performance durable. C’est absolument vrai. Et voilà qu’émerge un autre paradoxe : cette performance durable convient à un système de compétition au travail. Et voilà les vieux crocodiles qui rappliquent !

Le “CDI jeunes” : un vieux remède pour un mal bien connu

Patrick Martin, président du Medef aux cheveux blancs, n’est pas avare d’idées : il propose un « CDI jeunes » aux jeunes qui n’en veulent pas. Alors c’est vrai, les jeunes qui ont vingt ans aujourd’hui n’ont pas connu le Contrat Première Embauche (CPE) de 2006, qu’une large mobilisation étudiante, lycéenne et syndicale avait enterré en deux mois de manifestations. Mais Patrick Martin, lui, avait déjà les cheveux blancs en 2006. Il devrait s’en souvenir.

Ainsi, quand le Medef reprend cette proposition historique de la droite pour « faciliter le recrutement de ceux qui entrent dans le monde du travail » via un nouveau CDI, à la fois sous-rémunéré et résiliable à tout moment, il n’est pas très difficile de présager la suite de l’histoire. La jeunesse a-t-elle été consultée ? Est-elle partie prenante de cette proposition ? A-t-elle seulement envie d’être encore plus précarisée ? 

Ayant presque le même âge qu’eux, je fais le pari que les jeunes vont dire : « Ça suffit » ! Comme si leurs difficultés n’étaient pas suffisantes : étranglement du financement de l’apprentissage, impossibilité d’accéder au logement, parcours du combattant pour toucher le RSA avant 25 ans, précarité alimentaire étudiante… Mais qu’ont-ils fait, nos jeunes, pour mériter tout ça ?

Précarité étudiante : donner d’une main, reprendre de l’autre

Restons sur la précarité alimentaire étudiante. Le repas à 1 euro généralisé est une bonne mesure, applaudie par les étudiants, qui l’attendaient de très longue date. Mais en parallèle, la suppression des APL pour une partie des jeunes fragilise encore plus leur quotidien. La présidente de l’association Cop1 – Solidarités étudiantes, Léonore Maunoury, le rappelle clairement : « On ne lutte pas contre la précarité en donnant d’une main pour retirer de l’autre ». 

Aujourd’hui, les jeunes paient le prix de ces contradictions : jobs précaires, aides fragmentées, sacrifices quotidiens pour se nourrir ou se loger. La précarité structure leur vie, avant même qu’ils aient pu entrer dans le monde adulte.

Alors, ne nous étonnons pas si cette déconnexion entre décisions politiques et réalités jeunes se retrouve dans l’exercice de la citoyenneté. Seuls 34 % des 18-26 ans se disent sûrs d’aller voter aux élections municipales, contre 88 % des plus de 75 ans. Le déséquilibre est flagrant, même s’il n’est pas étonnant.

Décider avec les jeunes, pas à leur place

Les jeunes ont pourtant beaucoup d’idées, des projets à foison, une vision pour leur territoire. Ils s’engagent dans les associations, dans les initiatives écologiques et sociales, dans les solidarités de proximité. Avec Makesense par exemple, ils expérimentent, ils innovent, ils alertent… Mais le débat public continue « encore » de se tenir sans eux.

La jeunesse, on décide pour elle, on la protège, on la cadre, on la juge… sans jamais vraiment lui donner la parole. Pourrait-on un jour inviter les jeunes non seulement à s’exprimer pour les écouter poliment, mais à rédiger eux-mêmes des propositions de loi, accompagnées par exemple par des experts de l’Anacej ou du CESE ? 

La jeunesse n’est pas un problème à résoudre par de vieux crocodiles. Ni un corps fragile à encadrer. Ni un groupe à sacrifier pour des enjeux politiques. Elle doit être entendue dans les décisions qui concernent sa vie numérique, son accès à l’alimentation, son insertion dans l’emploi et sa participation citoyenne. 

Plutôt que de lui confisquer sa parole politique, et si l’on arrêtait de décider pour elle ? Et si l’on commençait à décider avec elle ? Et si, enfin, on acceptait que la jeunesse ne soit pas un problème à gérer, mais une force à associer ?

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