La France doit-elle se réindustrialiser pour réduire le chômage ? À mesure que les indicateurs de l’emploi se dégradent, la réponse est évidente. Au quatrième trimestre 2025, le taux de chômage a atteint 7,9 % de la population active, en hausse de 0,2 point sur trois mois et de 0,6 point sur un an. Les derniers chiffres de l’Insee ont fini de refroidir les espoirs de retour du plein emploi.
Mais derrière ce débat, une autre question anime l’économie sociale et solidaire : le modèle coopératif peut-il jouer un rôle dans cette réindustrialisation ? Et donc contribuer au maintien de l’emploi industriel dans les territoires ? Pour Laurent Grandguillaume, ancien député engagé dans les politiques territoriales et promoteur de l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée, la réponse est évidente : nos territoires manquent cruellement d’emplois productifs, autrement dit industriels.
Mais selon le dernier Panorama des entreprises coopératives 2026, publié par CoopFR, les coopératives industrielles sont relativement peu nombreuses en France. Voilà qui permet d’ouvrir la réflexion : comment favoriser le développement du modèle coopératif pour qu’il devienne un levier de réindustrialisation et d’emploi durable ?
Le retour du chômage relance la question industrielle
Depuis quarante ans, la France a perdu une grande partie de son appareil industriel. Et avec lui, une capacité d’absorption du chômage. Laurent Grandguillaume appelle donc à « des solutions massives de réindustrialisation dans les territoires », combinant innovation, soutien aux secteurs stratégiques et inclusion des publics éloignés de l’emploi.
Mais cette perspective soulève encore une autre question centrale : si les régions disposent de la compétence de soutien et de développement économique des territoires, qui doit posséder et diriger les usines de demain ?
Cette question est d’autant plus pertinente que, depuis une quinzaine d’années, plusieurs reprises d’entreprises en difficulté ont remis sur le devant de la scène un modèle longtemps marginal : la coopérative de salariés.
Duralex, Scop-T : le modèle encore marginal des coopératives industrielles
L’exemple le plus récent est celui de Duralex. En 2024, les salariés de la célèbre verrerie ont repris leur entreprise sous forme de Scop après une nouvelle faillite. Dans ce modèle, les travailleurs deviennent collectivement propriétaires de l’entreprise et participent aux décisions selon le principe « une personne = une voix ». Et la levée de fonds auprès du grand public lancée fin 2025 a rencontré un succès phénoménal.
D’autres expériences ont aussi marqué l’histoire récente, comme Scop‑TI, issue de la lutte des salariés de l’usine Fralib contre sa fermeture par Unilever. Là aussi, la reprise de l’entreprise par les salariés incarne une vision différente de l’entreprise industrielle : plus ancrée dans les territoires, moins dépendante d’actionnaires financiers et tournée vers le long terme.
Mais elles restent des exceptions dans le paysage industriel français. Le mouvement coopératif français revendique certes un poids économique considérable. Pourtant, les coopératives industrielles restent rares dans le paysage économique hexagonal.
De Vencorex à Brandt, le mur du financement
La principale limite au développement des coopératives industrielles tient au financement. L’industrie exige toujours des investissements lourds et continus pour moderniser les machines, réussir la transition énergétique ou répondre aux normes environnementales.
Or les coopératives ne bénéficient d’aucun dispositif spécifique. Une Scop est évaluée comme n’importe quelle entreprise classique par les banques et les investisseurs, ce qui place souvent les projets coopératifs en position défavorable aux yeux des investisseurs lors des reprises d’entreprises. Le cas de Duralex illustre cette difficulté. Lors de la reprise, l’entreprise a obtenu 750 000 euros du Fonds de développement économique et social, pour un besoin global estimé à plus de 9 millions d’euros.
Ces contraintes financières expliquent aussi l’échec cuisant de plusieurs projets récents, comme la tentative de reprise coopérative de Vencorex, ou encore celle du site Brandt à Vendôme. Dans les deux cas, le mouvement coopératif et les Chambres régionales de l’ESS s’étaient fortement mobilisés pour assurer la réussite de la reprise par les salariés. Mais dans les deux cas, les salariés se sont heurtés au même obstacle : réunir suffisamment de capitaux dans des délais judiciaires très courts.
Un paradoxe au cœur du mouvement coopératif
Cette marginalité industrielle contraste avec la puissance économique revendiquée par le mouvement coopératif. Selon le Panorama des entreprises coopératives 2026 publié par Coop FR, la France compte 21 600 entreprises coopératives, représentant 344 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 1,1 million de salariés.
Pourtant, derrière ces chiffres impressionnants, se cache une réalité sectorielle différente. L’essentiel du poids économique coopératif provient de trois secteurs dominants : la banque, l’agriculture et le commerce associé. Les coopératives industrielles, elles, restent largement minoritaires et presque invisibles.
Un potentiel encore largement inexploité
En revanche, plusieurs évolutions pourraient ouvrir des perspectives. La première concerne la transmission des entreprises. Près de 700 000 sociétés devront changer de dirigeant dans les dix prochaines années, notamment en raison des départs à la retraite. Dans le secteur industriel en particulier, la reprise de l’entreprise par les salariés pourrait constituer une alternative crédible aux rachats par des groupes ou des fonds d’investissement.
La seconde évolution tient à l’évolution des attentes au travail. La gouvernance démocratique et la participation des salariés pourraient devenir un facteur d’attractivité majeur pour des métiers industriels qui peinent à recruter.
Enfin, les enjeux de souveraineté économique – énergie, santé, alimentation ou technologies – pourraient renforcer l’intérêt pour des entreprises ancrées localement et moins dépendantes des logiques financières de court terme.
Une voie encore fragile pour la réindustrialisation
Au fond, la question des coopératives industrielles nous renvoie à un débat plus large : quel modèle de propriété pour l’industrie de demain ? Les expériences de Duralex ou de Scop-TI montrent que la coopérative peut sauver une usine et préserver des emplois. Mais elles révèlent aussi les limites d’un modèle qui repose souvent sur l’engagement exceptionnel des salariés et le soutien citoyen.
Sans politique publique spécifique — notamment en matière de financement — les coopératives industrielles risquent de rester des exceptions, plutôt qu’un véritable levier de réindustrialisation.
Le paradoxe pourrait alors perdurer : un mouvement coopératif puissant dans les services et la finance… mais presque absent des usines, malgré un énorme potentiel.




