Au 5 rue de l’Arc, à deux pas du marché de Noailles, un rideau de fer longtemps baissé vient de se lever. Derrière cette devanture fermée depuis près de neuf ans ouvre en ce mois de janvier La Cuisine de l’Arc, un restaurant coopératif et solidaire qui veut faire bien plus que nourrir les habitants : il entend réparer, à son échelle, quelques-unes des fractures sociales, économiques et alimentaires du centre-ville de Marseille.
Dans un quartier souvent caricaturé, pris entre pauvreté endémique, insalubrité de l’habitat et pression touristique croissante, ce projet porte une ambition rare : faire de la restauration un outil de justice sociale, de formation et de démocratie locale.
Noailles, le “ventre de Marseille” à l’heure des paradoxes
Noailles est depuis toujours le cœur alimentaire de Marseille. Épiceries, boucheries, marchés, commerces populaires : on y vient de toute la ville pour faire ses courses. Mais cette centralité nourrit aujourd’hui un paradoxe.
D’un côté, la gentrification transforme certaines rues en vitrines touristiques. De l’autre, la pauvreté progresse : près d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté dans les quartiers prioritaires du centre-ville. Dans la rue de l’Arc, plusieurs immeubles sont frappés d’arrêtés de péril, et les rez-de-chaussée commerciaux vides contribuent à l’insécurité et au repli.
C’est précisément là que La Cuisine de l’Arc a choisi de s’implanter. Un local délabré, fermé depuis sept ans, racheté et rénové par l’association Le Bouillon de Noailles grâce au soutien de l’Union européenne, de la Ville de Marseille, de la Métropole et de partenaires comme le fonds Qualitel.
Un restaurant… mais pas comme les autres
À première vue, La Cuisine de l’Arc est un bistrot de quartier : 55 couverts, une cuisine locale et de saison, ouverte le midi du lundi au vendredi, pour environ 8 000 repas servis par an. Mais son modèle économique est radicalement différent.
Le restaurant est porté par une SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) qui réunit habitants, salariés, associations, institutions et partenaires. Chacun peut devenir sociétaire, voter, peser sur les orientations du lieu. Déjà, une quarantaine de coopérateurs sont engagés, et 17 000 € de capital ont été réunis, avec un objectif de 25 000 € pour le lancement.
La Cuisine de l’Arc est aussi pensée comme une entreprise d’insertion : dès l’ouverture, cinq emplois seront créés, dont trois pour des personnes éloignées de l’emploi, formées aux métiers de la cuisine, du service et de la restauration.
Une réponse concrète à l’insécurité alimentaire
Enfin, alors que le coût de l’alimentation a bondi de plus de 30 % en vingt ans et que plus d’un tiers des Français sont en situation d’insécurité alimentaire, le restaurant introduit un système de tarifs solidaires.
1 500 repas par an seront proposés à prix réduit via des tickets solidaires, distribués par des associations partenaires. L’objectif : permettre à des personnes en situation de précarité de manger au même endroit, à la même table, que les autres clients.
Dans un quartier pris entre fast-foods à bas coût et restaurants “branchés” inaccessibles, La Cuisine de l’Arc veut recréer un espace commun.
Un tiers-lieu au service du quartier
Pas étonnant dans ces conditions que le projet ne s’arrête pas à l’assiette. Sur 170 m², La Cuisine de l’Arc sera aussi un tiers-lieu socio-culinaire et culturel animé par Le Bouillon de Noailles. Ateliers de cuisine, formations, repas collectifs, expositions, projections, mais aussi bibliothèque, ludothèque, café à prix libre : le lieu sera ouvert bien au-delà des heures de service.
Dans un centre-ville qui manque cruellement d’espaces publics de qualité, la Cuisine de l’Arc se veut un refuge, un lieu de respiration et de rencontres. Là où la plupart des restaurants reposent sur une logique entrepreneuriale classique, La Cuisine de l’Arc expérimente une démocratie économique locale. Habitants, associations, bailleurs sociaux, structures d’insertion, établissements scolaires, collectivités : tous peuvent devenir sociétaires de la coopérative et participer aux décisions.
France Travail, la DDETS, les lycées hôteliers, des bailleurs sociaux et des associations marseillaises y orienteront des publics en insertion, pendant que des écoles du quartier y mèneront des projets pédagogiques.
Le restaurant devient ainsi une plateforme territoriale, au croisement de l’emploi, de l’alimentation et de la vie sociale.



