Faute d’accord au Parlement, le gouvernement Lecornu a fait adopter une loi spéciale, promulguée le 27 décembre, qui reconduit provisoirement le budget de 2025. Certes, cette solution « technique » évite la paralysie de l’État. Mais elle laisse les acteurs de terrain dans une incertitude lourde de conséquences, dans une séquence déjà marquée par la hausse de la pauvreté, l’épuisement des équipes et les trésoreries à bout de souffle.
Associations de solidarité : « une incertitude insoutenable »
« Faute de budget adopté, les associations sont plongées dans une incertitude insoutenable alors même que la pauvreté s’aggrave sur l’ensemble du territoire », alerte la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), qui fédère des milliers de structures engagées dans l’hébergement, l’insertion, l’accès aux droits ou l’accompagnement social.
Invité de France Info le 1er janvier, Pascal Brice, président de la FAS, résumait l’enjeu sans détour : « Si rien n’est fait, dans un an, une association de solidarité sur trois aura disparu. » Et de rappeler que la pauvreté et la précarité ont atteint en 2025 un niveau inédit depuis trente ans, tandis que les financements publics stagnent, voire reculent.
Selon lui, près d’une association de solidarité sur trois serait menacée de disparition en raison des baisses ou des retards de subventions, au moment où les besoins explosent. Et derrière ces chiffres, ce sont des droits fondamentaux qui vacillent : hébergement d’urgence, accompagnement des personnes sans emploi, soutien aux plus précaires, dans les territoires urbains comme ruraux.
La loi spéciale, un répit très fragile
Sans arbitrages clairs pour 2026, les directions associatives reportent des investissements, gèlent des recrutements, voire envisagent des réductions d’activité. Une situation d’autant plus critique que beaucoup de structures fonctionnent avec des marges extrêmement faibles et des trésoreries déjà fragilisées par l’inflation, la hausse des charges et la raréfaction des financements publics.
La FAS appelle donc le gouvernement et le Parlement à « se ressaisir », en dotant le pays d’un budget « à la hauteur des enjeux sociaux », et à mettre en place des mesures d’accompagnement d’urgence pour permettre aux associations de passer ce cap.
Dirigeants de l’ESS : « le système est au bord de l’implosion »
Ces inquiétudes ne se limitent pas au champ de la solidarité. Dans une tribune publiée par le journal La Croix, de nombreux dirigeants de l’ESS décrivent une situation critique : trésoreries asséchées, arbitrages douloureux, équipes épuisées, et une incertitude budgétaire qui fragilise durablement des structures pourtant essentielles à la cohésion sociale.
« Ces activités ne sont pas des options que l’on pourrait lever au gré des débats budgétaires. Elles tiennent la société au quotidien », rappelle l’Union des employeurs de l’ESS (UDES). Insertion par l’activité économique, aide à domicile, médico-social, formation, culture ou lutte contre la pauvreté : autant de secteurs en première ligne face aux crises sociales.
Réduire ou retarder les financements publics, préviennent-ils, revient à ajouter de la précarité à la précarité, en affaiblissant des filets de protection déjà sous tension. Pour les employeurs de l’ESS, la demande est claire : des arbitrages lisibles, stables, et à la hauteur des besoins, afin de préserver l’emploi, la qualité de l’accompagnement et la continuité des missions d’intérêt général.
Une question de cohésion sociale
Au-delà des chiffres et des procédures budgétaires, c’est la place de la solidarité et de l’intérêt général dans la société française qui est posée. Pour Pascal Brice, deux chemins se dessinent : « Soit nous continuons à assister à un délitement de ce qui fait le contrat social de notre pays, soit nous faisons le choix de l’énergie et de l’action pour retisser de la solidarité. »
Alors que 2026 débute sans nouveau budget voté, la loi spéciale fait figure de pansement provisoire. Pour les acteurs de la solidarité et de l’ESS, l’urgence est désormais de sortir du flou, afin d’éviter que l’incertitude budgétaire ne se transforme en crise sociale durable, avec des conséquences qui s’étendront bien au-delà du secteur associatif.



