À deux mois des élections municipales, les questions de sécurité, de budget et de services publics dominent le débat. Mais un autre enjeu, plus transversal et souvent relégué au second plan, devrait structurer l’action locale des dix prochaines années : l’éducation, au sens large.
C’est le message porté par Vincent Séguéla, secrétaire général de la Fédération Léo Lagrange, invité de l’émission ESS On Air sur Mediatico. À travers 60 propositions adressées aux futurs maires, l’un des principaux mouvements d’éducation populaire plaide pour une politique éducative territoriale ambitieuse, continue et partagée.
« La France maltraite le temps des enfants »
La récente Convention citoyenne sur les temps de l’enfant, organisée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), a posé un constat sévère : la France organise mal le temps de vie des enfants et des adolescents. Ses propositions – retour à la semaine de cinq jours à l’école primaire, réorganisation des vacances scolaires avec deux zones au lieu de trois, meilleure coordination des acteurs éducatifs – rejoignent largement les analyses portées de longue date par l’éducation populaire.
« Ce qui est frappant, ce n’est pas que les citoyens reprennent nos propositions, explique Vincent Séguéla, c’est que citoyens et acteurs éducatifs convergent. Cela montre que nous allons dans la bonne direction. » Pour le dirigeant associatif, le débat dépasse largement la seule question scolaire. « Le temps de l’enfant ne se résume pas à l’école. Historiquement, le temps d’instruction a diminué. Cela pose une question centrale : comment organisons-nous le reste du temps de vie des enfants ? »
La commune, acteur éducatif à part entière
Au cœur des propositions de la Fédération Léo Lagrange : la généralisation et l’animation réelle des projets éducatifs de territoire (PEDT). Portés par les communes, ces projets visent à coordonner l’ensemble des acteurs éducatifs – écoles, associations, animateurs, parents, services municipaux – autour d’un objectif commun : répondre aux besoins des enfants, et non aux contraintes des adultes.
« Un PEDT, ce n’est pas un document administratif qu’on range dans un tiroir, insiste Vincent Séguéla. C’est une démarche vivante, adaptée à chaque territoire, urbain ou rural, qui prend en compte les réalités sociales, géographiques et économiques. »
Les communes disposent de leviers puissants : périscolaire, centres de loisirs, restauration scolaire, crèches, équipements culturels et sportifs. Autant de politiques qui structurent le quotidien des familles et participent directement à la réduction – ou à l’aggravation – des inégalités.
Crèches, parentalité, égalité des chances
Parmi les angles morts persistants, l’accueil du jeune enfant occupe une place centrale. Aujourd’hui, seules 60 % environ des familles ont accès à une place en crèche. Un chiffre lourd de conséquences. « L’éducation commence très tôt, rappelle Vincent Séguéla. L’accueil collectif favorise la socialisation, l’acquisition du langage et permet de rattraper des inégalités dès les premières années. C’est aussi un soutien essentiel pour les parents. »
La Fédération Léo Lagrange propose notamment des solutions opérationnelles, comme la création de crèches modulaires rapidement déployables – pour certaines en six mois seulement – ou le développement de politiques locales de soutien à la parentalité.
Sécurité, écologie, santé : tout ramène à l’éducation
Pourquoi faire de l’éducation le sujet politique local prioritaire ? Parce qu’elle irrigue l’ensemble des politiques publiques, assure Vincent Séguéla. « Qu’on parle d’écologie, de sécurité ou de santé publique, on retrouve toujours les mêmes leviers : prévention, information, formation, éducation. On ne règle pas durablement les problèmes uniquement par la sanction ou la contrainte. »
À rebours d’un débat public souvent focalisé sur la réponse sécuritaire, le secrétaire général rappelle que la sécurité commence aussi par l’éducation, la prévention et la cohésion sociale. Même logique en matière de transition écologique ou de santé : apprendre à trier, à moins consommer, à prendre soin de soi s’inscrit dans un temps long, éducatif.
Pass Curiosité, conseils d’enfants : considérer les citoyens dès le plus jeune âge
Parmi les 60 propositions figurent des mesures concrètes et symboliques, comme le Pass Curiosité, destiné à lever les freins économiques et culturels à l’accès à la culture, ou le renforcement des conseils municipaux d’enfants et de jeunes. « Devenir citoyen, ça s’apprend, souligne Vincent Séguéla. Être considéré enfant, c’est apprendre à considérer les autres une fois adulte. »
Pour la Fédération Léo Lagrange, la clé n’est pas seulement budgétaire. Elle est politique et démocratique : reconnaître les habitants, les associations et les enfants comme des acteurs à part entière de la vie locale.
« Il faut tout un village pour élever un enfant »
À ceux qui estiment que l’éducation relève exclusivement de l’État ou des parents, Vincent Séguéla répond par une conviction simple : l’éducation est une responsabilité collective. « Parents, enseignants, animateurs, associations, élus, voisins… nous sommes tous des acteurs éducatifs. Et dans le mot communauté, il y a le mot commune. »
À l’approche des municipales, le message est clair : investir dans l’éducation, c’est investir dans la paix sociale, la démocratie locale et le bonheur collectif.



