[Chronique « Les Expertes de l’ESS »] – Par Myriam Faivre, directrice générale de la CAE CLARA, invitée sur Mediatico –
L’ESS se définit souvent par son identité juridique, rarement par sa signature gestuelle. Et pourtant ! Les acteurs de l’ESS ont-ils bien conscience de la puissance de transformation qu’ils peuvent réaliser en reliant éthique et esthétique ?
Car si le cadre légal offre un abri, c’est l’intentionnalité du mouvement qui façonne les projets et forge les acteurs de l’ESS. Ainsi, la valeur d’une organisation solidaire ne se mesure pas à ses intentions, mais à la qualité de son exécution. C’est une discipline dans laquelle chaque méthode, chaque organisation, chaque arbitrage, chaque interaction devient le miroir de notre conscience sociale.
Les principes et l’engagement sont fondateurs et doivent être complétés pour que l’œuvre soit à la hauteur de la démarche de création. Il faut pouvoir comprendre la « praxis » appliquée, pour mobiliser ses compétences et agir en transformant le monde. Cette fusion totale entre la théorie et l’action, cet alignement millimétré entre les valeurs et les gestes quotidiens, font que l’ESS n’est pas une étiquette : elle est une manière de faire, qui donne au monde une autre texture.
Pour une pratique de l’ESS : la haute couture du geste
Cette conviction n’est pas pour moi une abstraction théorique. Elle s’est construite dans la durée, au fil d’une pratique coopérative éprouvée durant vingt ans dans le secteur de l’art, de la culture et de l’entrepreneuriat coopératif, avec la CAE CLARA.
Si nous prônons la solidarité mais que nos méthodes de gestion ne s’adaptent pas aux praticiens, le sens s’évapore. Il ne reste alors que le statut juridique pour représenter notre appartenance à l’ESS, mais rien pour la vivre et la diffuser. En cultivant l’art de bien faire, nous sortons de l’incantation pour entrer dans une économie de la preuve, où la morale solidaire n’est pas un supplément d’âme mais la matière première de chaque acte quotidien.
Bien faire les choses dans l’ESS, c’est affirmer ses valeurs humaines et ses spécificités : la décision partagée, le temps du diagnostic, l’écoute des parties prenantes, qui sont l’essence de notre valeur ajoutée. Affirmer ces processus, c’est refuser de devenir une copie, c’est résister à l’isomorphisme institutionnel. En tant qu’acteurs économiques de la différence, nous devenons alors les « révélateurs » de l’ESS.
L’esthétique de l’action : vers le « bel ouvrage »
Chercher l’esthétique de l’action dans l’ESS, c’est rechercher le « beau ». Non pas au sens du design, mais de l’harmonie. Il existe une beauté profonde dans un processus de co-construction réussi. Même si le résultat est raté ! Il faut pour cela que les principes collectifs soient compris et appliqués par tous, dans une gouvernance partagée et mature, dans un management du quotidien humaniste et bienveillant.
J’ai toujours voulu proposer ce cadre de travail qui permette la satisfaction professionnelle de chacun. Et j’observe que les entreprises de l’ESS facilitent cette vision ambitieuse : l’intérêt général motive chacun à oeuvrer pour des réalisations à impact et tout le monde peut s’emparer de la vision entrepreneuriale collective.
L’organisation devient alors un laboratoire permanent. Chaque étape du projet, chaque réunion, chaque arbitrage devient un acte politique et social. Nous ne « gérons » pas des projets, nous cultivons des écosystèmes où chaque interaction doit valider notre promesse de fraternité, mettre en avant la maturité coopérative et garantir le professionnalisme entrepreneurial. En tant que coopératrice ou sociétaire, je deviens le « révélateur » de ces chorégraphies collaboratives qui naissent dans l’ESS.
Produire de beaux résultats par de beaux actes, c’est retrouver cet esprit de l’artisan qui soigne les parties invisibles de son meuble. Dans l’économie sociale et solidaire, les invisibles sont nombreux et constituent les bases de ces processus. Quand la méthode est juste, le résultat brille d’une clarté particulière. C’est la démonstration concrète qu’une autre voie est possible.
Vingt ans de compagnonnage : l’empreinte CLARA
Depuis vingt ans, au sein de la CAE CLARA, j’affine cet artisanat de l’humanisme entrepreneurial, ce design du faire, cette transversalité de l’innovation. J’utilise la Coopérative d’Activité et d’Emploi pour transformer la solitude de l’artiste et de l’entrepreneur en une force collective. Mon travail a fait éclore, chez des centaines de porteurs de projets, cette étincelle qui provoque la bascule de l’entrepreneur vers le coopérateur. Et qui leur fait découvrir que la réussite individuelle prend davantage de sens encore lorsqu’elle renforce le socle commun.
À CLARA, j’ai cherché à cultiver chez chaque travailleur la satisfaction intime du travail bien fait, cette conscience d’œuvrer avec justesse. Cela n’a pas été facile, mais en expérimentant ce modèle, j’ai permis à mes équipes d’évoluer dans un cadre où la méthode elle-même est source d’épanouissement. Et j’en suis fière. Vingt ans, c’est un développement pérenne qui n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’un travail patient pour faire du statut coopératif une réalité vivante et protectrice.
Mon questionnement a toujours porté sur l’art et la manière d’agir pour que chaque étape du projet devienne un beau geste, en y intégrant les contraintes économiques et légales comme des sources de créations. J’ai affiné mon artisanat de l’humanisme entrepreneurial, guidée par une conviction profonde : c’est dans la manière de faire que réside la vérité de notre impact. L’objectif n’est rien sans la noblesse du chemin emprunté.
Après deux décennies à bâtir cet abri où l’économie se met au service de l’épanouissement humain, après vingt ans de direction de la CAE SCOP Culturelle CLARA, je suis devenue une artisane de l’ingénierie des projets d’ESS, une experte de la mosaïque de l’ESS, une révélatrice de la diversité de l’ESS !
Révéler l’ESS : une responsabilité du quotidien
Travailler dans l’ESS, ce n’est pas seulement exercer un métier. C’est porter une responsabilité de démonstration. Cela exige un talent rare : une sensibilité à la justesse des actes, qui donne toute sa légitimité à ce rôle de « révélateur » dont nous sommes collectivement capables.
Quand nous regardons les Scop de production, les Coopératives d’Activité et d’Emploi, les coopératives du BTP, Enercoop, les Licoornes ou les associations, nous ne voyons pas qu’un service rendu. Nous voyons la trace laissée par des milliers de femmes et d’hommes qui ont choisi de faire autrement. Nous voyons des gestes répétés, des méthodes assumées, des décisions partagées, qui prouvent qu’une économie de la justesse est possible.
Dans l’ESS, nous ne produisons pas seulement de l’utilité sociale : nous façonnons, par nos manières de faire, une autre réalité économique.
Nous ne sommes pas seulement des acteurs de l’économie, des gestionnaires d’impacts, des entrepreneurs collaboratifs, des sociétaires de coopératives, ou des parties prenantes de l’intérêt général. Nous sommes tous, dans chacun de nos gestes, des révélateurs de l’ESS.
Myriam Faivre
Directrice générale de la CAE CLARA


