« À Paris, l’ESS n’est pas marginale, elle est absolument majeure. » À trois semaines du premier tour des élections municipales, Emmanuel Grégoire, candidat de gauche à la Mairie de Paris (hors LFI), est le seul candidat à avoir invité largement les acteurs de l’économie sociale et solidaire pour une rencontre dense, parfois grave, toujours politique. Avec, en toile de fond, la fragilisation accélérée du monde associatif, les atteintes aux libertés publiques et une bataille culturelle qui, selon lui, ne fait que commencer.
D’entrée de jeu, il rappelle le poids de l’ESS dans la capitale : 12 000 établissements employeurs, 80 000 associations, 120 000 salariés, soit près de 9% des emplois parisiens, mais aussi 700 000 bénévoles essentiels à la cohésion sociale, « qui font vivre chaque jour la solidarité, la culture, le sport, l’éducation populaire et la démocratie dans notre ville ».
Pour autant, si l’ESS incarne un changement de modèle économique absolument nécessaire, elle est aussi confrontée à de fortes tensions, reconnaît Emmanuel Grégoire. D’emblée, il évoque l’accès à l’immobilier, les coupes budgétaires, les discours de haine, l’épuisement bénévole, les logiques économiques dominantes… Face à tout cela, « Paris sera un rempart », promet-il.
Les libertés associatives sous pression
Dans la salle, les échanges ont vite pris un tour sombre. Les témoignages des associations pleuvent : saturation volontaire et malsaine des numéros d’aide aux féministes et aux personnes LGBT+, remise en cause des subventions publiques, contrôles politiques insidieux, conditionnalité croissante des financements : pour beaucoup, le mot d’ordre « ça ne tient plus » lancé par le Mouvement Associatif en octobre 2025 est parfaitement d’actualité.
Le Contrat d’Engagement Républicain cristallise aussi les critiques, Emmanuel Grégoire se positionne sans ambiguïté : « Nous y sommes opposés de façon consubstantielle ». Ce dispositif continue d’être exigé par l’État, mais le candidat affirme la volonté municipale de continuer à défendre les libertés associatives.
Financements : sortir du saupoudrage, sécuriser l’action
Le candidat affirme aussi reconnaître la subvention comme modèle économique central des associations, face à la généralisation des appels à projets et des logiques de mise en concurrence qui ne sont pas souhaitables. « Notre objectif est simple, assure-t-il : donner aux associations et aux acteurs de l’économie sociale et solidaire les moyens d’agir, de se développer et de transformer la société ».
Pour l’ESS, Emmanuel Grégoire affiche dans son programme cinq priorités :
- Sécuriser le financement et soutenir durablement les associations,
- Faire de Paris la capitale de l’économie sociale et solidaire,
- Reconnaître et valoriser l’engagement bénévole,
- Protéger les libertés publiques et soutenir les publics vulnérables,
- Faire de Paris un refuge pour la création, la culture et la démocratie.
Concrètement, le soutien financier durable aux associations passera par le développement de subventions sous forme de conventions pluriannuelles, à consolider juridiquement car un budget doit être voté chaque année. Et par la limitation des appels à projets, « coûteux en temps pour tout le monde, les agents de la Ville comme les associations », et souvent défavorables aux petites structures. Sans pour autant promettre leur suppression, car certains appels à projets sont utiles.
Dans la salle, plusieurs voix s’inquiètent : si la Ville de Paris change de majorité fin mars, les subventions en attente pourraient-elles disparaître en avril ? Emmanuel Grégoire explique que le vote d’une subvention au Conseil de Paris ne représente qu’un avis, le prochain maire ne se sentira donc pas tenu par les engagements pris lors du mandat précédent.
BPI, marchés publics, logique bancaire et immobilière
Autre sujet sensible : la relation aux financeurs publics et parapublics. La BPI est critiquée par plusieurs associations présentes pour n’appliquer que des grilles d’analyse bancaires classiques à des activités dont la valeur sociale, environnementale, démocratique est par définition difficilement quantifiable.
La Ville défend une autre approche, insiste Emmanuel Grégoire : fonds locaux dédiés à l’ESS, critères sociaux et environnementaux dans les marchés publics de la Ville, développement d’une logique de concessions, clauses favorisant l’impact plutôt que la rentabilité financière.
Enfin, à Paris, l’accès aux locaux devient un point de rupture, concède le candidat de gauche. Les bailleurs sociaux ont longtemps été en appui du « commerce social », mais ils peinent aujourd’hui à suivre la flambée immobilière. Pour Emmanuel Grégoire, un réajustement est inévitable : missionner les bailleurs, subventionner indirectement certains loyers, encadrer davantage les pratiques, notamment dans les quartiers populaires.
Paris, un territoire refuge face à une bataille idéologique frontale
Les coupes budgétaires de l’Etat touchent aussi de plein fouet la solidarité internationale, un domaine qu’une ville comme Paris soutient au contraire depuis fort longtemps. Emmanuel Grégoire juge parfaitement démagogiques les attaques actuelles contre les ONG internationales. Surtout, il les perçoit comme un avant-goût de ce qui pourrait s’amplifier à l’horizon 2027, après l’élection présidentielle : « Cette bagarre est frontale. C’est une bataille culturelle », insiste-t-il.
Dans ce contexte, Paris revendique un rôle particulier : celui de territoire refuge, de capitale de l’ESS, et de laboratoire de politiques publiques alternatives. Il cite plusieurs réalisations récentes à Paris, comme preuves que la volonté politique peut produire des résultats concrets : l’Académie du Climat, la Maison des Cultures et des Civilisations, la Maison de l’Insertion Économique.
Mais le message final est clair : la Ville ne pourra pas tout. Face au désengagement de l’État et de certaines régions ou collectivités locales, la survie du tissu associatif passera aussi par la mutualisation, les alliances, et une capacité accrue du secteur à peser dans le rapport de force. La Ville de Paris entend jouer un rôle important pour aider à cette structuration.
« Le capitalisme mondial s’enfonce dans quelque chose de vertigineux, dominé par des oligopoles antidémocratiques », conclut Emmanuel Grégoire. « À nous de chercher, ici, le nouveau monde que nous aimons ». Un monde où l’ESS serait un pilier assumé de la démocratie parisienne.


