Comment comprendre que deux ans après son adoption à l’unanimité par l’Assemblée nationale, la loi visant à réguler la fast-fashion ne soit toujours pas entrée en vigueur ? Le texte est coincé dans les négociations entre Paris et Bruxelles et dans les lenteurs du processus parlementaire. Alors même que la production textile continue d’exploser !
Pour la coalition Stop Fast-Fashion, le constat est clair : le temps politique n’est absolument pas celui de l’urgence écologique et sociale, hélas. On rembobine l’agenda, pour voir ?
Une loi votée… mais jamais adoptée définitivement
Le 12 mars 2024, l’Assemblée nationale adoptait en première lecture, à l’unanimité, une proposition de loi visant à encadrer les pratiques de l’industrie textile, notamment celles de la fast-fashion et de l’ultra fast-fashion.
Le Sénat a examiné le texte en juin 2025 et l’a adopté dans une version jugée nettement moins ambitieuse par de nombreuses organisations environnementales. La procédure devait ensuite se conclure par une commission mixte paritaire (CMP), chargée de trouver un compromis entre les deux chambres.
Mais deux ans après le vote initial, la CMP n’a toujours pas été programmée par le gouvernement, qui est le seul à pouvoir prendre l’initiative de convoquer cette réunion. Entre-temps, les discussions avec la Commission européenne sur la compatibilité du dispositif avec le droit européen ont contribué à ralentir le processus.
Résultat : la loi reste bloquée, sans calendrier clair pour son adoption définitive.
Une industrie textile lancée dans une fuite en avant
Pendant ce temps, la production mondiale de vêtements continue d’accélérer. La coalition d’associations Stop Fast-Fashion a compilé plusieurs indicateurs révélateurs de cette dynamique.
En deux ans, certaines enseignes de fast-fashion ont ainsi lancé jusqu’à 104 nouvelles collections, tandis que les entreprises d’ultra fast-fashion ont mis sur le marché plus de 5 millions de nouveaux modèles.
Une inflation qui alimente un système déjà très critiqué pour son impact environnemental et social. L’industrie textile serait responsable d’environ 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et de 20 % de la pollution des eaux, sans compter les violations des droits humains régulièrement documentées dans les chaînes de production.
Des acteurs du réemploi et de l’ESS en première ligne
Dans ce contexte, les acteurs de l’économie sociale et solidaire engagés dans le réemploi tirent la sonnette d’alarme. Pour Emmaüs France, l’adoption de la loi constituerait une première étape vers une régulation d’un secteur caractérisé par une surproduction structurelle. « Nous, acteurs de la collecte de textiles usagés, sommes à la fois victimes et témoins de cette urgence écologique », souligne son délégué général, Tarek Daher.
Même constat du côté du Réseau National des Ressourceries et Recycleries, qui observe l’afflux croissant de vêtements de mauvaise qualité dans ses structures. « Des tonnes de textiles arrivent dans nos ressourceries sans pouvoir être remises en circulation. Pendant que certaines marques inondent le marché de vêtements jetables, ce sont les structures du réemploi et les collectivités qui gèrent les dégâts », alerte Julien de Saint Phalle, responsable communication du réseau.
Cette situation accentue la pression sur les filières de tri et de recyclage, déjà fragilisées par l’augmentation des volumes et la baisse de la qualité des textiles.
Un enjeu environnemental… et social
Au-delà de l’impact écologique, les organisations de la coalition rappellent que la fast-fashion pose également un problème majeur de justice sociale. Pour Valeria Rodriguez, directrice du plaidoyer chez Max Havelaar France, l’adoption de la loi représenterait « une promesse attendue par les millions de personnes qui fabriquent nos vêtements », souvent dans des conditions de travail précaires ou dangereuses.
De son côté, Pierre Condamine, chargé de campagne surproduction textile aux Les Amis de la Terre France, estime que réguler la fast-fashion est aussi un enjeu économique : « Le modèle actuel est une impasse pour les travailleuses, les consommateurs, les associations du réemploi et les commerçants de centre-ville. »
Une mobilisation relancée avant la Fashion Revolution Week
À l’approche de la prochaine Fashion Revolution Week, les organisations de la coalition appellent le gouvernement à remettre la régulation de la fast-fashion à l’agenda politique. Pour Fashion Revolution France, l’adoption de cette loi constituerait un premier pas vers une transformation plus profonde du secteur textile.
Car pour les associations, l’enjeu dépasse largement la simple régulation de quelques enseignes : il s’agit de remettre en question un modèle industriel basé sur la surproduction et l’obsolescence accélérée des vêtements.
Deux ans après le vote unanime des députés, la question reste entière : la France parviendra-t-elle à réguler la fast-fashion, ou laissera-t-elle l’industrie textile poursuivre sa fuite en avant ?




