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EXCLUSIF – La REcyclerie sauvée in extremis : un consortium corse-irlandais reprend le tiers-lieu écologique du nord parisien

La REcyclerie, l’un des tiers-lieux emblématiques de l’écologie urbaine à Paris, va continuer d’exister. Après des mois d’incertitude, de redressement judiciaire et de recherche de repreneur, Mediatico révèle que l’établissement installé dans l’ancienne gare Ornano, porte de Clignancourt, à Paris, vient d’être repris par un consortium majoritairement corse associé au groupe de pubs irlandais O’Sullivans. Une issue inespérée pour ce lieu emblématique, devenu en dix ans une référence de la transition écologique urbaine.

Stéphane Vatinel, fondateur de Sinny & Ooko, la maison mère aujourd’hui en liquidation judiciaire, détaille en exclusivité pour Mediatico les modalités de la reprise de la REcyclerie et dit son soulagement de voir cet établissement continuer d’exister, sans renier ce qu’il est devenu : « La REcyclerie ne disparaît pas. Elle garde son nom, ses engagements, et sa programmation. C’est l’essentiel », tient-il à rassurer.

Dans un paysage des tiers-lieux fragilisé par les modèles économiques hybrides, la hausse des coûts d’exploitation et la baisse généralisée des soutiens publics, la survie de la REcyclerie tient autant à sa valeur symbolique qu’à sa capacité de rebond, comme nous l’indiquions déjà sur Mediatico en novembre dernier (lire l’article). Un soulagement dans le quartier !

Une reprise portée par un duo corse-irlandais… et un compromis économique assumé

La reprise de la REcyclerie repose sur un consortium associant le groupe de pubs irlandais O’Sullivans d’une part, minoritaire dans la reprise, et des acteurs de la filière brassicole corse d’autre part, majoritaires et représentés par Hugo Sialelli, directeur général de la Demory Paname Brewing Company (PBC), qui produit notamment la bière corse Pietra. Une alliance atypique qui permet de combiner deux logiques : d’un côté, l’exploitation de lieux festifs et structurés ; de l’autre, la production de bière et un intérêt économique direct pour des lieux à ancrage territorial fort.

Dans les faits, la reprise s’est faite dans un contexte de dettes évaluées à 2,2 millions d’euros accumulées depuis cinq ans, conduisant en février 2025 au dépôt de bilan puis à la liquidation de Sinny & Ooko, propriétaire de la REcyclerie, mais aussi du Pavillon des Canaux, du Bar à Bulles, ou encore de la Cité Fertile à Pantin.

Le tribunal de commerce, après avoir décidé d’une période d’observation prolongée à deux reprises pour la REcyclerie, a validé le 7 avril 2026 une proposition de reprise permettant la continuité de l’activité. Le prix de cession du fonds est de 1€ symbolique, nous explique Stéphane Vatinel, car il est conditionné à la reprise des dettes et à la capacité des repreneurs à racheter les murs.

Pour les équipes, c’est le soulagement : la quinzaine de salariés encore en place reste aujourd’hui mobilisée, dans un périmètre réduit mais stabilisé. De nouveaux salariés sont même arrivés récemment et renforcent la nouvelle dynamique.

Un tiers-lieu devenu référence de l’écologie urbaine

Depuis son ouverture en 2014, la REcyclerie s’est imposée comme l’un des symboles les plus visibles des tiers-lieux écologiques parisiens. Installée dans une ancienne gare de la petite ceinture, elle a incarné une approche intégrée de la transition : restauration anti-gaspillage, ateliers de réparation, ferme urbaine, programmation culturelle engagée, formations et sensibilisation à l’environnement dans un quartier populaire… Mais cet engagement reposait sur un équilibre économique fragile, reconnaît aujourd’hui son fondateur. « Nous avons été excellents sur l’engagement, moins bons sur l’exploitation », admet-il. 

La stratégie d’expansion du groupe accompagnée par des fonds d’investissement comme la Caisse des Dépôts, Mandarine Gestion ou INCO, a permis de faire émerger plusieurs autres lieux emblématiques comme le Pavillon des Canaux, la Cité Fertile, ou le Campus des Tiers-lieux qui a permis de former 500 personnes dont 150 ont réellement ouvert des tiers-lieux. Mais cette stratégie de croissance a hélas eu davantage pour effet de déstabiliser l’ensemble que de rééquilibrer le modèle.

L’ensemble de l’écosystème Sinny & Ooko a fini par être fragilisé par une accumulation de déficits structurels, des charges de structure élevées et une gestion devenue difficile à absorber : « Chaque lieu générait 200 000 à 300 000 euros de déficit chaque année, aggravant l’endettement ».  À quoi s’est ajouté un contexte post-Covid et une transformation urbaine qui a accéléré la chute.

Un quartier en tension : entre attractivité et contraintes urbaines

Car au-delà des difficultés internes, la REcyclerie a aussi subi de plein fouet les transformations du quartier de la porte de Clignancourt. Entre les travaux du métro, les chantiers urbains prolongés, la dégradation du sentiment de sécurité… la fréquentation a connu des fluctuations importantes qui ont progressivement pesé sur l’activité. 

Plusieurs soirées et week-ends ont dû être annulés ou adaptés, dans un environnement devenu moins favorable à la déambulation et aux usages de tiers-lieux. Et les vols de vélos lors des soirées écolo ont parfois découragé les plus assidus.

Dans ce contexte, la reprise par un acteur structuré de l’exploitation de lieux festifs apparaît aussi comme une réponse opérationnelle à une réalité très concrète : faire fonctionner économiquement un site complexe, ouvert, et fortement exposé aux aléas urbains.

Un maintien assumé du projet écologique

Les repreneurs ont confirmé leur engagement à maintenir l’identité de la REcyclerie, tient aujourd’hui à rassurer Stéphane Vatinel. L’atelier de réparation, la ferme urbaine, les conférences sur la transition écologique et les dispositifs de compostage seront conservés.

Pour le consortium corse, cette dimension n’est pas accessoire. Elle participe même de la valeur du lieu, dans une logique où l’activité économique et le positionnement responsable ne sont pas opposés, mais complémentaires. « S’ils voulaient transformer la REcyclerie en simple pub, ils ne l’auraient pas reprise », résume Stéphane Vatinel.

« Hugo Sialelli a participé à la toute première Convention des entreprises sur le Climat » (CEC), poursuit-il. Cela en dit long, selon lui, sur l’engagement écologique du repreneur principal qui, jusque-là, ne possédait que des brasseries. « Mais c’est lui qui pousse le plus pour garder le projet social. Quand il a vu l’opportunité de reprendre un établissement qui portait les valeurs de la CEC, il a vu la possibilité de faire perdurer un lieu qui partage ses engagements personnels tout en contribuant à son modèle économique : 600 à 800 hectolitres de ventes de bière par an, ce n’est pas rien ». 

Stéphane Vatinel reste donc finalement dans la place, en tant que garant de la continuité du projet social et environnemental de la REcyclerie. En parallèle, l’enjeu est désormais d’optimiser un modèle existant, grâce au savoir-faire d’O’Sullivans pour ce qui est de l’exploitation du lieu.

L’effet d’éviction de l’Académie du Climat

À la fin de notre entretien, Stéphane Vatinel revient sur un point déterminant dans la trajectoire économique du lieu, sans pour autant en faire le seul facteur explicatif : la création de l’Académie du Climat par la Ville de Paris.

Installée en plein centre de la capitale, dans le site emblématique de l’ancienne mairie du 4e arrondissement et à des conditions économiques très avantageuses – sans loyer, sans frais de fluides ni frais de gardiennage -, la structure municipale a, selon lui, modifié profondément l’équilibre des autres tiers-lieux parisiens engagés sur les thématiques écologiques.

Sans remettre en cause l’intérêt de l’Académie du Climat « car nous sommes tous là pour promouvoir l’écologie », il pointe un effet de concurrence indirecte : une partie des événements, des publics et des programmations se sont re-déplacés vers le centre de Paris. « On a hypercentralisé, alors que nous avions porté nos sujets dans des quartiers populaires plus difficiles et excentrés, avec des contraintes fortes. Nous n’avons pas joué à armes égales », analyse-t-il.

Au-delà du cas de la REcyclerie, Stéphane Vatinel met ainsi le doigt sur une question plus large : celle des conditions d’équité entre initiatives privées de l’ESS et les équipements publics fortement subventionnés.

Une page qui se tourne, un modèle qui persiste

Avec cette reprise, la REcyclerie échappe à la disparition, mais entre dans une nouvelle phase de son histoire. Moins pionnière peut-être dans sa gouvernance, mais toujours porteuse d’un imaginaire puissant : celui d’une écologie vécue, concrète, et ancrée dans la ville.

Pour Stéphane Vatinel, au-delà de la ruine personnelle et de l’amertume laissée par la trajectoire de Sinny & Ooko, le soulagement est réel : « Le plus important, c’est que ce lieu vive. Le collectif, les équipes, les projets… tout cela continue. »

La REcyclerie n’est pas un phare qui s’éteint. C’est un modèle qui se transforme, toujours debout. Avec des ventes au dernier trimestre qui, paraît-il, sont les meilleures depuis bien longtemps.

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