[EXCLUSIF] C’est un mouvement stratégique majeur dans le secteur de la philanthropie en France : l’association Admical et le Centre français des fonds et fondations (CFF) viennent d’annoncer la fusion complète de leurs équipes et de leurs activités à horizon 2027. Comme un coup de pied dans la fourmilière de la philanthropie, dans un momentum politique qui appelle une structuration plus forte, plus lisible et plus efficace du secteur. Et qui promet d’avoir des répercussions organisationnelles, financières et stratégiques pour l’ensemble de l’écosystème de la générosité !
Car Admical et le CFF couvrent des segments différents, mais complémentaires, de la philanthropie : Admical est historiquement positionnée sur le mécénat des entreprises, tandis que le CFF fédère les fonds de dotation et les fondations. Mais dans les faits, ces deux univers sont de plus en plus imbriqués. Le mécénat constitue d’ailleurs souvent une porte d’entrée vers la création de fondations. Et les deux secteurs sont directement concernés par les mécanismes de défiscalisation que permet la loi française. Dès lors, leurs adhérents respectifs circulent parfois entre les dispositifs des deux associations. Une logique de continuité de service rendait particulièrement cohérente cette stratégie de rapprochement.
Préparée de longue date, actée par les conseils d’administration d’Admical et du CFF réunis en congrès le 12 janvier dernier, cette fusion concerne l’intégralité de leurs activités et de leurs équipes à horizon 2027, nous ont précisé Marion Lelouvier et François Debiesse, respectivement présidente du CFF et président d’Admical. Leurs équipes de direction sont déjà passées à l’étape de la réflexion opérationnelle, préparant leurs assemblées générales respectives du mois de juin, puis l’organisation des équipes et la complémentarité des activités d’ici fin 2026, avant d’envisager une fusion juridique à horizon 2027.
« Cette idée d’un rapprochement était dans l’air depuis longtemps, je l’avais déjà en tête il y a une dizaine d’années lors de mon arrivée chez Admical », confie François Debiesse. « Dès mon arrivée au CFF, l’un de mes objectifs était de renforcer l’unité du secteur, dans une logique de coopération », renchérit pour sa part Marion Lelouvier. Mais selon plusieurs acteurs du secteur, le projet a surtout mûri depuis ces trois dernières années. Et il s’inscrit dans une dynamique incarnée par deux autres personnalités : Yann Queinnec et Benjamin Blavier, les véritables chevilles ouvrières de la fusion.
Les personnages clés de l’opération
Ainsi, l’arrivée de Yann Queinnec, voilà presque deux ans, comme directeur général d’Admical aurait été pensée dans cette perspective de transformation, croit savoir une personnalité du secteur. Sympathique, l’homme déborde d’énergie et apprécie les enjeux stratégiques. Il en a le potentiel.
Au CFF, le délégué général Benjamin Blavier porte de longue date une culture de la structuration et des rapprochements associatifs : il était déjà à la manœuvre lors de la fusion entre Frateli et Passeport Avenir, qui ont donné naissance en 2017 à l’association Article 1, elle-même cofondatrice du collectif l’Ascenseur. L’expérience est de son côté.
Voilà qui ouvre des questions délicates : « Qui » sera à la manœuvre après la fusion ? Ou « qui » absorbera l’autre ? À les en croire, ces interrogations sont prématurées et décalées au regard des enjeux du projet. « Nous ne parlons ni de fusion, ni d’absorption, mais de création d’une nouvelle entité », répond François Debiesse. « Nous travaillons à la création d’une nouvelle structure associative loi 1901, qui n’aurait pas la reconnaissance d’utilité publique », précise Marion Lelouvier. Le chantier sera d’ampleur. Deux accompagnements externes sont missionnés pour structurer le nouvel ensemble, lui trouver un nom et définir son identité.
Quant aux deux dirigeants, « nous souhaitons que le binôme actuel se prolonge », indique Marion Lelouvier. « La transition se fera dans le temps, l’idée est d’assurer la continuité tout en préparant l’avenir », ajoute François Debiesse. Ainsi résonne la sagesse des président.e.s.
Les vrais enjeux du rapprochement
Mais venons-en aux vrais enjeux de ce projet : pourquoi maintenant et dans quel objectif ? À écouter François Debiesse, « ce projet n’est pas une réponse à une contrainte économique de nos structures. Il répond d’abord à une préoccupation sectorielle : renforcer la place du mécénat et du financement privé de l’intérêt général ». La fusion permettra de générer des économies, « mais certainement pas sur les équipes, il n’y aura pas de suppressions de postes ». Les synergies porteront plutôt sur l’immobilier, les systèmes d’information, ou les fonctions support.
Le rapprochement devrait même au contraire renforcer leurs capacités opérationnelles : selon Marion Lelouvier, « l’effet d’échelle nous permettra d’être plus performants sur le plan juridique, ou encore dans le développement et l’accompagnement des adhérents. » D’autant que « nous n’avons que 10% d’adhérents en commun ». Le recouvrement sera minime. Surtout, « 90 % des entreprises françaises ne sont pas encore mécènes », ajoute François Debiesse. Le potentiel de développement est donc considérable, surtout si le nouvel ensemble s’appuie sur des réseaux structurés en régions « comme le Medef ou le CJD ».
Le plaidoyer, véritable moteur de la fusion
Lisibilité, cohérence, influence : le plaidoyer est le véritable motivation de la fusion. Dans un paysage où les acteurs de la générosité sont nombreux, la création d’un ensemble unifié doit permettre de renforcer la voix du secteur, notamment dans les débats publics, les actions de revendications, ou encore les recommandations législatives qui permettent de préserver une fiscalité adaptée à l’intérêt général et que bien d’autres pays nous envient.
« Nous voulons être plus audibles et plus légitimes face aux pouvoirs publics, notamment dans un contexte économique qui tend à vouloir diminuer les avantages fiscaux », argumente François Debiesse. « En mutualisant nos données, nos études et nos réseaux, nous serons en capacité d’être plus exigeants dans notre dialogue avec la puissance publique », complète Marion Lelouvier.
À l’ère de la mesure d’impact, l’addition de leurs bases de données, de leurs capacités d’analyse, de leurs études chiffrées, et de leur base d’adhérents, devrait renforcer considérablement leur capacité d’influence au service du développement du mécénat.
En particulier à l’aube de la présidentielle 2027 : « Nous nous préparons à tous les scénarios politiques, tout en restant apartisans », insiste Marion Lelouvier. Mais, « dans un contexte budgétaire contraint, si la fiscalité du mécénat se dégrade et que les donateurs se retirent, cela pourrait fragiliser fortement le secteur. »
Les répercussions sur le secteur
Bien sûr, cette fusion aura des répercussions indirectes sur d’autres acteurs du secteur. Admical et le CFF sont tous deux membres de la Coalition Générosité, qui compte 10 membres : France Générosités en fait partie, qui publie aussi son baromètre : celui-ci pourrait-il perdre en visibilité ? L’Alliance pour le Mécénat de Compétences ne fait pas partie de la Coalition, mais elle travaille comme Admical sur le temps de travail offert par les salariés des grandes entreprises aux associations d’intérêt général : leurs périmètres ne se recouvrent-ils pas en partie ?
Enfin, certains acteurs de la générosité pourraient craindre que leurs adhérents ne renouvellent pas leur adhésion habituelle, fragilisant donc leur modèle économique : ces adhérents ne préféreraient-ils pas rejoindre une nouvelle structure qui aurait plus de poids dans l’écosystème ? Au fond, cette fusion est-elle une consolidation saine, ou une concentration du pouvoir dans la philanthropie ?
« Cela va créer un bougé, qui a d’ailleurs déjà commencé au sein de la Coalition Générosité et au sein d’ESS France », reconnaît Marion Lelouvier, « le secteur va se repositionner, et tant mieux si notre fusion crée un mouvement : nous pouvons servir d’exemple pour d’autres acteurs qui envisagent des rapprochements, nous sommes vraiment dans une logique d’ouverture ». Mais « ce qui nous rassemble avant tout, c’est la défense de l’intérêt général et de l’engagement désintéressé », assure François Debiesse.
Le changement suscite forcément des remises en question. Mais il n’en reste pas moins que cette fusion entre Admical et le Centre français des Fonds et Fondations marque un tournant majeur. Elle traduit une volonté de structurer un paysage jugé par certains trop fragmenté. Et elle témoigne aussi d’une prise de conscience : dans un contexte de ressources contraintes et de multiplication des acteurs, la lisibilité devient un enjeu stratégique.
Au-delà de la fusion elle-même, c’est bien la capacité du secteur de la générosité à se réorganiser collectivement qui est en jeu.


