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Clap de fin pour la CAE CLARA, coopérative pionnière de l’entrepreneuriat culturel

Ambiance triste ou festive ? Ce mardi soir, à Césure, ce sera les deux à la fois. Après vingt ans d’activité, la CAE CLARA, étendard de l’entrepreneuriat culturel et coopératif à Paris, tire sa révérence et organise un « finissage », clin d’œil au vocabulaire artistique, pour se dire au revoir, échanger une dernière fois, et mesurer le chemin parcouru depuis deux décennies. 

Prononcée fin février, la liquidation judiciaire de cette coopérative d’activité et d’emploi vient de mettre un terme à une aventure collective emblématique de l’économie sociale et solidaire dans le champ culturel. Un choc discret, mais profond, pour tout un écosystème. En particulier pour une soixantaine d’artistes, créateurs, professionnels de la culture et de l’audiovisuel, qui étaient encore salariés le mois dernier et qui se trouvent à présent licenciés pour motif économique. Mais comment en est-on arrivé là ?

Vingt ans pour transformer la précarité en collectif

Créée au début des années 2000 par Myriam Faivre, la CAE CLARA et sa petite soeur Clara Bis s’inscrivent dans le mouvement des coopératives d’activité et d’emploi (CAE), ces structures hybrides qui permettent d’entreprendre en toute indépendance tout en bénéficiant du statut de salarié, proposant ainsi une réponse concrète à la précarité des indépendants, particulièrement aiguë dans les métiers artistiques et culturels.

En vingt ans, la CAE CLARA aura accompagné près de 900 entrepreneurs-artistes, généré près de 40 millions d’euros de chiffre d’affaires, et contribué à faire émerger une autre manière de travailler dans la culture : collective, mutualisée, sécurisée.

Dans ses murs, autrement dit actuellement dans le tiers-lieu Césure à Paris, graphistes, réalisateurs, artisans, formateurs ou plasticiens ont appris à conjuguer liberté de création et cadre économique. Une “liberté protégée”, selon les mots de sa directrice, Myriam Faivre.

Une réussite économique… qui n’a pas suffi

Paradoxalement, ce bilan solide n’a pas empêché la chute. La liquidation de la CAE CLARA tient à un faisceau de causes : recettes propres insuffisantes, difficultés de gestion temporaires, baisse de financements externes, tensions de trésorerie liées notamment à la sempiternelle attente des financements du fonds social européen (FSE)… Sans oublier la difficulté à faire évoluer le modèle.

Car au cœur de la fin de cette histoire, se niche aussi la question sensible de la gouvernance coopérative. Le modèle coopératif repose en effet sur une exigence démocratique forte : les grandes décisions se prennent collectivement. Mais dans des contextes de crise, cette exigence peut devenir une fragilité. Décider ensemble prend du temps. Et parfois, ce temps n’existe plus.

Fin 2025, un vote décisif sur un plan de redressement a fait basculer l’histoire. À quelques voix près, les sociétaires ont choisi de ne pas engager les transformations proposées, croyant sans doute qu’une autre solution était encore possible. Hélas, l’immobilisme a précipité la cessation de paiement. En moins de trois mois.

Quand le collectif vacille

Ce scénario met en lumière une fragilité rarement évoquée : celle du lien coopératif lui-même. Si le modèle des CAE repose sur la solidarité et la mutualisation, il suppose aussi une forte capacité à décider ensemble, y compris dans la tempête. Dans le cas de CLARA, les inquiétudes individuelles ont fini par l’emporter sur la vision collective. 

Un paradoxe douloureux pour une structure qui avait précisément fait du “faire ensemble” son ADN. Quand l’intérêt individuel éclipse la vision d’ensemble, même après vingt ans d’existence, le modèle le plus vertueux peut vaciller.

Il faut avoir le courage de le dire : les temps sont durs pour les gouvernances collectives. Faut-il y voir une limite du modèle ? Ou plutôt un manque d’accompagnement de ces gouvernances dans des moments critiques ? La question mérite d’être posée, sans caricature.

Des questions politiques pour l’écosystème coopératif

Cette liquidation pose aussi des questions politiques très concrètes. À Paris, le nouveau maire Emmanuel Grégoire a promis durant sa campagne la création d’un fonds de soutien d’urgence à l’ESS. Une initiative qui arrive trop tard pour la CAE CLARA, mais qui est plus que jamais bienvenue et urgente à mettre en place pour d’autres structures en difficulté.

Du côté d’ESS France ou du ministère de l’Économie et des Finances, qui construisent actuellement la Stratégie nationale pour le développement de l’ESS, le pari de recourir davantage aux fonds européens pour compenser l’absence de fonds publics ressemble à l’évidence à un mirage. Les fonds européens sont une ressource réelle, mais leurs critères, leur complexité et surtout leurs délais de versement les rendent totalement inopérants dans l’urgence.

Voilà qui pose une question de fond : l’ESS peut-elle dépendre à ce point de financements externes, ou doit-elle reconquérir une forme de souveraineté financière, avec des outils nationaux plus agiles, pilotés conjointement par Bercy, les têtes de réseau et les acteurs de la finance solidaire ou de la philanthropie ?

Le silence des réseaux

Enfin, un autre angle mort apparaît : celui du soutien entre pairs. Les grandes têtes de réseau coopératives, comme la Confédération générale des SCOP ou les unions régionales, jouent assurément un rôle essentiel. Mais face aux crises, leur capacité d’intervention apparaît limitée. 

À l’heure où le contexte économique et politique se tend pour l’ESS, une question se pose : pourquoi n’existe-t-il pas de dispositif de solidarité économique entre coopératives ? Un fonds d’urgence interne ? Un mécanisme de soutien rapide ? Une capacité à intervenir collectivement pour éviter les chutes ? Dans un modèle fondé sur la coopération, cette absence interroge. 

Un héritage à transmettre

A présent, la disparition de la CAE CLARA va laisser un grand vide. Car la coopérative ne se limitait pas à un dispositif d’accompagnement d’entrepreneurs : elle était aussi un lieu de rencontres, d’expérimentations, de croisements entre disciplines. Elle a contribué à structurer un véritable écosystème de l’entrepreneuriat culturel à Paris, participant à des événements, investissant des lieux, créant des espaces de visibilité pour ses membres. 

Dans une ville où la création est foisonnante mais souvent précaire, CLARA jouait un rôle d’amortisseur. Et parfois de tremplin. Mais dans les couloirs de Césure, ce mardi soir, il ne sera pas seulement question d’inquiétude ou de nostalgie entrepreneuriale. 

Le “finissage” de CLARA se veut aussi un moment de transmission : partager les apprentissages, capitaliser sur les réussites, comprendre les échecs. Car si la structure disparaît, son héritage demeure : un réseau d’anciens coopérateurs, des pratiques, des méthodes, et une conviction forte : assurément, la mutualisation permet de transformer le risque individuel en une incroyable force collective.

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