[Chronique « Les Expertes de l’ESS »] – Par Angèle de Lamberterie, directrice du développement de Plateau Urbain, invitée sur Mediatico –
Il est largement admis aujourd’hui qu’il n’est plus acceptable de gaspiller la nourriture, l’eau, l’énergie, les vêtements, son temps, son argent, ni même sa parole. Mais un angle mort persiste, dans nos représentations collectives comme dans nos politiques publiques : celui du gaspillage immobilier.
Pourtant, comment ne pas parler de gaspillage lorsque la vacance immobilière atteint des records, en particulier dans l’immobilier de bureaux ? Dans ce secteur, on construit parfois davantage pour accumuler des actifs financiers que pour répondre aux besoins réels. Résultat : des millions de mètres carrés sont vacants, tandis que les besoins sociaux ne cessent de croître.
En Île-de-France, les surfaces tertiaires vacantes ont plus que doublé en cinq ans, passant de 2,6 à 6 millions de m2. Et le phénomène va encore s’amplifier, puisque 1,5 million de m2 de bureaux sont en cours de construction et que 1 million de m2 supplémentaires ont fait l’objet de permis de construire, qui vont bientôt entrer en chantier.
Cette surproduction contraste violemment avec la réalité sociale. En France, 12 millions de personnes sont touchées par le mal-logement, 350 000 sont sans domicile et 2,7 millions attendent un logement social, selon le 30ᵉ rapport de la Fondation pour le logement des défavorisés. Quant aux structures de l’économie sociale et solidaire, trop nombreuses sont celles qui peinent à accéder à des locaux d’activité à la fois abordables et adaptés à leurs enjeux d’inclusion sociale, de solidarité, de formation, ou encore de transition écologique.
Plateau Urbain : du bâti vacant aux usages vivants
En tant que directrice du développement de Plateau Urbain, une coopérative engagée depuis 10 ans dans la lutte contre le gaspillage immobilier, je travaille chaque jour avec mes collègues à trouver et à réinvestir des bâtiments vacants, pour les mettre à disposition de celles et ceux qui en ont besoin sans pouvoir accéder à l’immobilier classique : associations, artistes, artisans, entrepreneurs sociaux, collectifs citoyens… En 10 ans, plus de 19 000 d’entre eux se sont tournés vers Plateau Urbain pour trouver des locaux abordables !
De notre travail de terrain, découle une évidence : le problème n’est pas l’absence de locaux ou de bâtiments, mais leur mauvais usage. Pourquoi les laisser vides ? Les professionnels de l’immobilier utilisent les mots de vacance, d’obsolescence ou de stocks disponibles, mais ces termes techniques neutralisent la dimension politique du phénomène : laisser un immeuble vide, c’est immobiliser une ressource précieuse, qui a été coûteuse à produire en énergie, en carbone, mais aussi souvent en argent public ou en indicateurs de santé pour les ouvriers.
À l’heure où chaque tonne de CO₂ évitée compte, et alors que l’objectif de sobriété foncière ne parvient pas à enrayer l’artificialisation des sols, il n’est plus acceptable de produire toujours plus de mètres carrés neufs, sans s’interroger sérieusement sur l’usage de l’existant.
Les immeubles aussi périment
Saviez-vous que les immeubles de bureaux sont périssables ? L’obsolescence est particulièrement rapide dans ce secteur : les standards évoluent sans cesse, sous l’effet des transformations du travail, des exigences environnementales, ou des nouvelles attentes des occupants. Un siège social est vite déménagé vers un nouvel immeuble neuf. Mais il laisse derrière lui un bâtiment vingtenaire ou trentenaire, peut-être obsolète mais en état d’usage.
Or, un immeuble vide est périssable. S’il n’est pas occupé, il n’est plus chauffé, plus ventilé, plus réparé. Il vieillit : les infiltrations d’eau apparaissent, les façades se fissurent, les salissures s’accumulent. Progressivement, le bâtiment se dégrade, jusqu’à devenir parfois impropre à l’usage. Pire, plus un immeuble reste vacant, plus sa remise en état devient coûteuse, au point de justifier parfois une rénovation lourde, voire une démolition suivie d’une reconstruction ! Cet arbitrage est aberrant, tant au plan économique qu’écologique, alors que le bâtiment aurait pu continuer à être utilisé, entretenu et adapté.
Quand l’immobilier privilégie la valeur financière à l’usage
Cette aberration est largement liée aux logiques financières qui structurent aujourd’hui l’immobilier : pour certains professionnels, la détention d’un immeuble répond plus à une stratégie de portefeuille financier qu’à une logique d’usage et d’utilité sociale. La vacance est alors tolérée, voire intégrée comme un paramètre économique acceptable, en attendant une valorisation future, un retournement du marché ou une opération de restructuration.
Avec Plateau Urbain, nous proposons une véritable alternative : en réinvestissant temporairement des bâtiments vacants, nous démontrons qu’il est possible de faire autrement : utiliser l’existant, répondre à des besoins immédiats, éviter la dégradation des immeubles, tout en créant de la valeur sociale, culturelle et économique.
Des alternatives portée par l’ESS, et par des femmes
Mais nous savons aussi que notre action ne suffit pas si elle est isolée. C’est pourquoi nous coopérons avec de nombreux acteurs et structures de l’économie sociale et solidaire qui luttent contre le mal-logement et pour une meilleure répartition des ressources immobilières. Nous nous inspirons aussi d’autres combats portés par l’économie sociale et solidaire, car nous savons qu’ailleurs, lorsque les constats sociaux n’ont pas suffi à mobiliser, l’ESS a su convoquer la notion de gaspillage pour déplacer le regard et élargir le débat.
Nous avons constitué une coalition émergente contre le gaspillage immobilier, qui réunit notamment Caracol, J’accueille, Plateau Urbain, Dédale, Quatorze, Bureaux du Cœur, L’ACLEF, Habitat & Humanisme, Surface+Utile et Cohabilis. Lors d’une soirée de réflexion et de témoignages à la Gaîté Lyrique, des femmes de plusieurs horizons sont venues partager leurs expériences, leurs victoires, mais aussi les obstacles rencontrés.
Ainsi, Camille Rognant, qui contribue avec Emmaüs à structurer une filière du réemploi solidaire, démontre qu’il est possible de lutter simultanément contre le gaspillage des biens et contre l’exclusion. Lucie Basch, qui a popularisé la lutte contre le gaspillage alimentaire tout en portant un plaidoyer ambitieux à l’échelle européenne, était aussi de la partie. Pour le secteur textile, Julia Faure, engagée contre la fast fashion, a dénoncé les ravages sociaux et environnementaux d’un modèle fondé sur la surproduction et l’obsolescence accélérée. Son action d’entrepreneuse militante se traduit aujourd’hui dans le champ législatif.
Faire du gaspillage immobilier un combat collectif
Ces femmes ont en commun d’avoir su conjuguer action concrète et plaidoyer politique. Surtout, elles nous racontent la même histoire : pour changer d’échelle, il faut se fédérer, investir le débat public, voire le champ législatif. Et les parallèles entre nos secteurs d’activité sont frappants, car nos combats respectifs impliquent toujours des ressources coûteuses à produire, inégalement réparties, et massivement gaspillées. Avec, dans tous les cas, la même solution : une meilleure utilisation de l’existant avant toute nouvelle production. Alors ?
Alors, de ces travaux collectifs émergent plusieurs pistes d’action pour le secteur immobilier. D’abord, mieux qualifier et mesurer la vacance immobilière : on ne peut agir efficacement sur ce que l’on ne connaît pas précisément. Ensuite, inciter les propriétaires à remettre leurs immeubles en usage : le levier législatif pourrait s’avérer déterminant. Enfin, interroger collectivement la logique de production immobilière : chaque mètre carré construit doit poser la question de son utilité, de son accessibilité économique et de son adéquation aux besoins.
Les immeubles ne sont pas des produits financiers. Ce sont des lieux d’habitat, de travail, d’apprentissage, de création, qui relient celles et ceux qui les occupent. C’est pourquoi le gaspillage immobilier doit devenir un sujet de société à part entière. Aux acteurs publics et aux propriétaires de soutenir désormais celles et ceux qui, au quotidien, œuvrent pour rendre les immeubles à leur fonction première : répondre aux besoins humains, plutôt qu’alimenter des logiques de stock.
Angèle de Lamberterie
Directrice du développement et membre du directoire,
Coopérative Plateau Urbain (https://www.plateau-urbain.com/)
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