L’inauguration de Kiléma Le Lieu, au pied du nouveau Palais de justice de Paris, n’a rien d’anodin. C’est une promesse qui dépasse largement le cadre d’une librairie ou d’un café.
Le 26 mars au soir, dans une ambiance à la fois festive et attentive, porteurs de projet, partenaires, élus et habitants du quartier se sont retrouvés pour découvrir ce lieu singulier, pensé dès l’origine pour et avec des personnes en situation de handicap.
En s’installant face à l’institution judiciaire, ce nouveau tiers-lieu culturel inclusif a donc choisi d’envoyer un message clair : ici, on ne juge pas. Ici, on accueille.

« Ce n’est pas une librairie, c’est un lieu de vie »
Assurément, Kiléma n’est pas un commerce culturel classique. C’est un espace hybride, où se croisent lecture, travail, sociabilité et inclusion. La formule de l’adjointe à la culture du 17e arrondissement résume l’ambition : « Ce n’est pas une librairie, c’est un lieu de vie ».
Car au cœur du dispositif, se trouve une librairie accessible, conçue à partir des usages des publics dits empêchés. On y trouve des ouvrages en FALC (Facile à lire et à comprendre), des livres en grands caractères, des supports adaptés aux troubles “dys”, ainsi que des livres audio et en braille.
Mais sans cloisonnement : pas de rayon spécifique, pas de segmentation visible. L’accessibilité est intégrée dans l’expérience globale. Romans, essais, jeunesse, sciences humaines : tout est mélangé, comme pour rappeler que l’accès à la culture ne devrait jamais être conditionné par une catégorie de public.
Un projet né d’une histoire personnelle
À l’origine du projet Kilema, une trajectoire familiale devenue engagement collectif. Cécile Arnoult et Philippe Le Squéren, parents à eux deux de quatre enfants dont l’une est porteuse de trisomie 21, ont construit ce projet à partir de leur expérience de parents.
Face au manque d’offre culturelle adaptée, ils ont d’abord créé une maison d’édition, Kiléma Éditions. Puis un fonds de dotation, pour financer leurs projets d’inclusion. Avant d’imaginer ce tiers-lieu comme aboutissement d’un écosystème cohérent.
Leur parcours est révélateur d’un mouvement plus large, celui de familles, d’acteurs associatifs et d’entrepreneurs, qui transforment une difficulté personnelle en projet d’intérêt général.
Un lieu pensé avec les personnes concernées
Mais la singularité de Kiléma repose aussi sur sa méthode. Le lieu a été conçu avec des personnes en situation de handicap, et non simplement pour elles.
Autour du témoignage de la marraine du projet, l’autrice et traductrice Clémentine Beauvais, plusieurs interventions ont souligné l’importance de la médiation et de l’adaptation des contenus. Traduire, simplifier, rendre lisible : autant de gestes qui permettent d’élargir l’accès à la lecture sans en appauvrir le sens. Et de se sentir mieux intégré dans la société.
Une phrase dans la soirée a suffi pour en résumer tout l’enjeu : « Ici, on ne nous juge pas. » Cette déclaration simple dit beaucoup du rapport entre inclusion, espace public et dignité.
Inclusion, emploi et modèle économique
Enfin, Kiléma Le Lieu ne se contente pas de l’accessibilité culturelle : le projet intègre également une dimension d’emploi inclusif. Le café et certaines activités du lieu permettent à des personnes comme Lucie, en situation de handicap, de travailler en milieu ordinaire, dans un environnement adapté.
À terme, l’objectif est d’accueillir plusieurs salariés en situation de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), tout en développant une programmation culturelle régulière : une quarantaine d’événements par an, des ateliers, des formations, des rencontres.
Le lieu fonctionnera également comme un espace de coworking, ouvert à des structures et à des professionnels engagés dans les champs de la culture et de l’inclusion.
Un investissement porté par le mécénat
Un investissement global de 600 000 euros a été nécessaire pour aménager ce local loué à la RIVP, dont un tiers a été financé sur fonds familiaux et les deux-tiers par du mécénat (Crédit Agricole, donateurs privés, Région Île-de-France). Sans la philanthropie, ce projet n’aurait pas vu le jour.
Au-delà du lieu lui-même, Kiléma pose une question plus large. En France, plusieurs millions de personnes rencontrent des difficultés d’accès à la lecture ou à la compréhension des contenus culturels. Troubles cognitifs, handicaps, mais aussi barrières linguistiques ou éducatives : les freins sont multiples. A commencer par les freins financiers.
Reste désormais à transformer l’essai. Car si l’inauguration marque une étape symbolique, la véritable épreuve sera celle du temps : faire vivre le lieu, maintenir son modèle économique, élargir ses publics, et prouver que l’inclusion peut aussi être un moteur durable d’activité.
Une promesse ambitieuse. Et, peut-être, un prototype pour d’autres lieux à venir.


