Un nouveau chantier de connaissance est officiellement ouvert dans l’économie sociale et solidaire. Sous l’impulsion de la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), de la DREES et de la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF), une enquête nationale de deux ans va s’ouvrir sur les « mastodontes associatifs », ces grandes associations employeuses qui structurent aujourd’hui une part significative du secteur social et médico-social en France.
Parmi les structures volontaires pour être observées, figurent des noms connus du paysage associatif français, comme le Groupe SOS, les Apprentis d’Auteuil ou la Croix‑Rouge française. Trois organisations qui, par leur taille et leurs ressources, jouent un rôle d’employeurs et de services de premier plan.
Coordonnée par Simon Cottin‑Marx, maître de conférences en sociologie au Cnam et responsable du Centre d’économie sociale et solidaire (CESTES), cette recherche vise essentiellement à comprendre trois dimensions : l’émergence et le développement de ces grands acteurs, leurs modes d’organisation et de gouvernance, et les conditions de travail et d’emploi qui y prévalent.
Pourquoi une enquête maintenant ?
Cette initiative de recherche s’inscrit dans un appel à projets plus large, lancé en 2025 par les ministères chargés de la Santé et des Solidarités. Objectif déclaré : produire des connaissances solides sur les transformations du travail social et nourrir les politiques publiques dans un contexte de mutations profondes — vieillissement démographique, nouvelles formes de pauvreté, digitalisation, transition écologique et crise d’attractivité des métiers.
Le cas des « mastodontes associatifs » illustre ces enjeux : des organisations de très grande taille, multi‑activités, présentes sur l’ensemble du territoire et souvent à l’avant‑garde des réponses sociales, mais dont l’impact réel sur l’emploi, les trajectoires professionnelles, la gouvernance et l’organisation interne reste peu documenté.
Un contexte de regroupements et de fusions déjà bien réel
L’émergence de ces “géants” n’est pas totalement nouvelle. Longtemps, le monde associatif de l’ESS a été dominé par des structures de petite ou moyenne taille, ancrées localement. Mais la pression sur les financements publics, les exigences croissantes en matière de services (notamment médico‑sociaux), et la recherche d’économies d’échelle ont favorisé des rapprochements plus structurants entre associations.
Ces rapprochements vont de la coopération contractuelle à des fusions complètes, comme l’avaient fait par exemple en leur temps les associations Frateli et Passeport Avenir pour créer ensemble Article 1. Mais cela peut passer aussi par des apports partiels d’actifs ou par la création de structures communes. Toutes ces stratégies sont encadrées par la loi depuis 2014, pour protéger les salariés, les bénéficiaires et garantir la continuité des missions.
Ce cadre juridique n’est pas un détail : il permet à des entités de combiner leurs forces sans perdre leur identité ou leurs obligations sociales, tout en sécurisant les aspects fiscaux, réglementaires et humains du regroupement.
Dans ce paysage, certaines structures ont opté pour une stratégie de croissance ambitieuse par consolidation de leurs ressources et élargissement de leurs champs d’activité. Le Groupe SOS, par exemple, est aujourd’hui l’un des plus grands acteurs de l’ESS en Europe, réunissant plus de 650 associations, établissements et entreprises sociales autour de problématiques sociales, médico‑sociales, éducatives et territoriales.
Cette forme d’organisation — que le groupe lui-même compare, dans une métaphore biologique, à celle d’un banc de poissons où des individus se regroupent pour gagner en puissance tout en restant coordonnés — n’est pas purement anecdotique : elle traduit une tendance de fond vers une structuration à grande échelle du secteur social, souvent pour répondre aux défis globaux d’aujourd’hui.
Ce que l’enquête pourrait éclairer
L’enjeu de l’étude est autant scientifique que politique. Comprendre comment ces grandes associations fonctionnent, se gouvernent et emploient leurs salariés répond à plusieurs objectifs :
- Mieux évaluer l’impact de leur taille sur la qualité de l’accompagnement social,
- Identifier les leviers et obstacles à la professionnalisation et à l’attractivité des métiers,
- Fournir des éléments objectifs aux décideurs publics pour ajuster les cadres réglementaires et les politiques de soutien,
- Documenter les pratiques de fusion, d’alliance et d’intégration qui se multiplient dans l’ESS.
Les résultats de l’enquête sont attendus dans deux ans. Ils pourraient nourrir les débats sur la façon d’articuler taille, efficacité et valeurs associatives — un sujet crucial dans un secteur où la proximité, la réactivité et la solidarité sont des fondements historiques.
Vers une meilleure lisibilité de l’ESS
À une époque où les défis sociaux s’accentuent et où les ressources sont contraintes, cette enquête devrait permettre de sortir des idées reçues et des jugements simplistes. Elle fournira des repères empiriques inédits, utiles tant aux acteurs du terrain qu’aux politiques publiques.
Au‑delà des mastodontes eux-mêmes, cette enquête offrira aussi une lecture plus fine de la manière dont l’ESS se transforme, se consolide et innove pour répondre aux besoins complexes de notre société. C’est une étape importante pour rendre visibles des dynamiques souvent perçues comme opaques, mais déterminantes pour l’avenir du champ social en France.


