LES EXPERTES

L’indifférence, menace silencieuse de l’ordre du monde 

L’actualité offre des concomitances d’événements qui questionnent autant qu’elles éclairent sur l’essentiel.

D’un côté, il y a l’ingérence américaine, assumée par une démonstration de force décomplexée pour se brancher à la pompe vénézuélienne. À grands renforts de conférences de presse fleuve, la saisie du butin en mondovision nous est justifiée par une conception très individualiste de la justice.

« J’ai besoin, alors je prends, parce que je suis le plus fort. » Any comments ?

De l’autre, il y a les visages des femmes et des hommes qui ont risqué leur vie pour sauver une jeunesse prisonnière du brasier de Crans-Montana. Ces images disent quelque chose de fondamental de l’humain : le courage féroce face à la détresse vitale d’autrui. Je vois ici une posture ultime de l’engagement.

Ce contraste est le miroir de notre époque.

Car pendant que l’ordre international vacille, une question délicate s’impose : qui protège encore l’intérêt général quand les règles communes ne tiennent plus ? Comment assurer une place digne pour chacun, dans un monde qui semble glorifier le rapport de force ?

L’invasion de l’Ukraine, la remise en cause ouverte du droit international par Donald Trump, sont des symptômes d’une bascule plus profonde : celle d’un monde où l’intérêt général recule au profit d’intérêts nationaux réduits à des logiques individuelles, où la force l’emporte sur la règle et où le commun devient une variable d’ajustement.

Dans ce contexte, une tentation guette nos démocraties : croire que l’intérêt général se défend uniquement par des textes, des institutions ou des incantations morales est une illusion dangereuse.

Cette fragilité révèle en creux ce que j’appelle de mes vœux : une société civile encore plus structurée et fédérée pour porter le débat, éclairer les choix collectifs, accompagner les citoyens, nourrir le politique et l’obliger à tenir sa fonction de régulation de la vie de la cité.

On nous a longtemps raconté que l’engagement était une affaire de quelques personnalités hors normes, aux allures de héros engagés politiquement. Des figures exceptionnelles. Résultat : nous avons rendu l’engagement inaccessible. Les visages de Crans-Montana nous prouvent que, face à l’insupportable, nous pouvons trouver le courage d’agir ou de contribuer à l’action.

Or une humanité ne peut pas reposer sur l’exception. Elle repose sur la participation de tous dans son formidable ordinaire.

L’enjeu de notre époque n’est pas de produire plus de héros, qui contribueraient à pérenniser l’individuation de notre société, mais de faire de l’engagement une pratique quotidienne, évidente, éthique et partagée par tous, pour tous. Pas une morale dont le jugement préside à la discipline, mais une éthique dont la discipline préside au jugement. En somme, une culture de l’engagement, partagée, sans doute imparfaite, mais résolument quotidienne.

C’est aussi ce qui redonne à l’intérêt général toute sa puissance, par une vision augmentée de la société où la totalité vaut plus que la somme des parties. Là où l’addition des intérêts produit de la fragmentation, l’intérêt général permet la coopération.

Tout, mais pas l’indifférence. Car l’indifférence, dans un monde qui brûle, est le plus grand des renoncements.

Elsa Da Costa, directrice générale d’Ashoka France*



*Ashoka est une ONG qui accompagne l’émergence d’un monde plus juste et durable où chacun est acteur de changement. Depuis 45 ans, elle déploie des programmes d’accompagnement à destination des innovateurs sociaux, des entreprises et des jeunesses engagées. Ashoka fédère plus de 4 000 entrepreneurs sociaux dans 90 pays du monde. 

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