Une page majeure se tourne pour le service civique. Après trente ans d’engagement « corps et âme », Marie Trellu-Kane, sa fondatrice, a annoncé qu’elle quittait la présidence exécutive d’Unis-Cité, l’association pionnière qu’elle a fondée en 1995 et qui a très largement inspiré la création de ce dispositif au niveau national, au point d’en faire une politique publique.
Dans un message publié sur LinkedIn, elle évoque « un pas de côté », une nouvelle étape rendue nécessaire par le besoin d’un « nouveau souffle », pour l’organisation comme pour elle-même. Peut-être un signe d’épuisement associatif, ou le besoin d’une renaissance, comme le rencontrent de nombreux dirigeants.
Toujours est-il que Marie Trellu-Kane ne parle pas de fin, encore moins d’abandon, mais de transmission. Elle rappelle la trajectoire parcourue : plus de 75 000 jeunes accueillis par l’association Unis-Cité, des millions d’heures de service rendues à la société, et surtout la naissance du Service civil volontaire, puis du service civique, devenu en quinze ans une politique publique structurante.
Le service civique touche chaque année 10 % d’une classe d’âge
Son récit dit aussi la dimension politique de cette aventure. Faire émerger et stabiliser un dispositif d’engagement des jeunes au-delà des alternances politiques, convaincre administrations et parlementaires, proposer des modalités concrètes pour éviter les dérives : un travail d’orfèvre mené sans être ministre ni haut fonctionnaire, mais avec ténacité et expertise. Bravo Marie, et merci !
Aujourd’hui, le service civique concerne près d’un million de jeunes depuis sa création et touche chaque année environ 10 % d’une classe d’âge. Un « rare sujet de consensus », souligne-t-elle, soutenu par le monde associatif et les collectivités, comme par les institutions.
Le déblocage budgétaire relance les missions de service civique
Le départ de Marie Trellu-Kane revêt toutefois un caractère très particulier, car il intervient à un moment charnière. Voilà quelques jours, l’Agence du Service Civique annonçait la reprise des entrées de jeunes en mission de service civique. Dans un mail adressé aux structures d’accueil, l’Agence indique que « les entrées en mission de Service Civique peuvent reprendre dès demain le 21 février » et invite les organismes à saisir les contrats dans l’application ELISA.
Il faut dire que la promulgation tardive de la loi de finances 2026 avait placé l’État sous le régime transitoire des « services votés », interdisant la signature de nouveaux contrats entre le 1er janvier et le 20 février. Les missions déjà contractualisées avaient pu démarrer, mais aucun nouveau volontaire ne pouvait entrer en mission. Pour les associations comme pour les jeunes candidats, cette période d’incertitude a créé cette année encore un véritable trou d’air.
Mais la publication enfin officielle du budget vient de mettre fin à cette suspension. Les organismes d’accueil peuvent donc de nouveau recruter, et l’objectif de 135 000 jeunes engagés en 2026 est confirmé, contre 110 000 prévus à un moment dans le projet de loi de finances. L’Agence met donc en avant un budget « préservé » grâce à un large consensus parlementaire, signe de l’attachement de la représentation nationale à cette politique d’engagement.
Les associations restent attentives à la trajectoire du dispositif
Reste que les détails budgétaires ne sont pas encore connus. L’an dernier, pour contenir la dépense publique, des ajustements avaient été opérés en cours d’année, notamment sur la durée des missions et les volumes horaires. Les associations seront attentives à d’éventuelles mesures similaires en 2026. La relance des recrutements est donc un signal positif, mais elle ne dissipe pas toutes les interrogations sur la trajectoire financière du dispositif.
Le télescopage des deux annonces – reprise des missions et départ de sa figure fondatrice – donne à l’année 2026 une tonalité particulière. Le service civique semble entrer dans une nouvelle phase : moins incarnée par une personnalité pionnière, davantage institutionnalisée, mais toujours portée par une ambition forte.
La page ne se ferme pas vraiment, elle se tourne. Diplômée de l’ESSEC, fondatrice d’Unis-Cité mais aussi de l’incubateur d’entrepreneuriat social Antropia, Fellow Ashoka depuis 2010 et membre du CESE jusqu’en 2020, Marie Trellu-Kane assure qu’elle continuera à défendre l’idée d’une « année de césure citoyenne » généralisée d’un service civique plus collectif, mieux indemnisé et mobilisé sur les grandes causes sociales et environnementales. Elle restera également impliquée dans certaines initiatives, notamment autour du Service Civique Solidarité Seniors, et elle se dit prête à partager l’expérience française à l’international.
Et surtout, plus que jamais, elle pose cette question stratégique : Et si le service civique n’était plus un dispositif ciblé concernant 10% d’une classe d’âge, mais devenait un passage universel pour 100% d’une génération ?
Revoir notre interview vidéo de Marie Trellu-Kane
(Enregistrée en 2017)



