C’est une décision lourde de conséquences pour cet acteur historique du médico-social francilien. Et un signal politique fort qui dépasse largement les frontières de l’Ile-de-France. Au moment où une partie de l’économie sociale et solidaire plaide pour sanctuariser certains secteurs — crèches, Ehpad, services à la personne — en les soustrayant aux logiques de rentabilité financière, la situation de la fondation Œuvre de la Croix Saint-Simon vient brutalement rappeler la fragilité des modèles économiques de l’intérêt général, tout en interpelant les grands groupes de l’ESS.
Placée en redressement judiciaire en novembre 2025, la fondation Croix Saint-Simon vient en effet d’annoncer, le 14 avril, qu’elle engageait un plan de cession portant sur l’ensemble de ses activités. En clair : tous ses établissements, dont 35 crèches à Paris, sont désormais ouverts à la reprise, y compris par des acteurs privés lucratifs.
Une perspective qui risque de raviver les tensions autour de la place du capital dans les activités d’utilité sociale. Car derrière l’objectif affiché de préserver un maximum d’emplois et d’éviter une liquidation brutale, se dessine aussi une réalité plus inconfortable : faute de financements pérennes et de modèles économiques stabilisés, même les grandes institutions de l’ESS peuvent devenir, malgré elles, des opportunités de marché.
Invitée sur Mediatico en septembre dernier, la députée socialiste de Paris, Céline Hervieu, avait déposé l’an dernier une proposition de loi sur le sujet, adoptée à l’unanimité, visant à empêcher les fonds d’investissement d’entrer au capital des groupes de crèches privées et de transformer la petite enfance en marché spéculatif. L’enquête « Les Ogres » du journaliste Victor Castanet était passée par là, pointant les dérives d’un mécanisme fondé sur les économies de coûts destiné à accroître la rentabilité des crèches, au détriment de la qualité du service de la petite enfance (revoir l’interview de Céline Hervieu sur Mediatico).
Une course contre la montre pour sauver l’essentiel
Concernant la Fondation Œuvre de la Croix Saint-Simon, le choix des administrateurs judiciaires vient de marquer un tournant dans ce dossier. Alors qu’un plan de redressement était initialement envisagé, les audits menés en début d’année ont révélé des risques jugés trop élevés dans un contexte sectoriel déjà fragilisé. Retards de paiement, incertitudes économiques, tensions structurelles : la mise en œuvre d’un plan autonome aurait pu précipiter la cessation de paiements.
En optant pour une cession globale, les administrateurs cherchent à anticiper. « La préservation du maximum d’emplois » est leur « priorité absolue », souligne le communiqué, qui évoque explicitement le risque d’une liquidation totale si aucune solution n’est engagée rapidement.
65 structures concernées, dont 35 crèches
La fondation, reconnue d’utilité publique, gère aujourd’hui 65 structures en Île-de-France : centres de santé, établissements pour personnes âgées, dispositifs de protection de l’enfance, services à domicile, mais aussi 35 crèches. Ce sont précisément ces dernières qui concentrent les inquiétudes : environ 800 salariés y travaillent et pourraient être directement exposés à des fermetures en cas d’absence de repreneur.
Au total, près de 1 800 salariés sont concernés par l’avenir de l’organisation, sans compter les milliers de bénéficiaires accompagnés au quotidien.
Un modèle économique sous pression
Comme de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire, la fondation subit un effet ciseaux devenu malheureusement classique : hausse des coûts par l’inflation et les revalorisations salariales issues notamment du Ségur de la santé, stagnation ou insuffisance des financements publics, et complexité croissante des modèles économiques.
À ces tensions structurelles s’ajoutent des fragilités internes. La direction évoque notamment une croissance rapide depuis 2023, qui a pu accentuer les déséquilibres financiers. Résultat : un modèle devenu difficilement soutenable sans transformation profonde.
Un appel à repreneurs lancé jusqu’à mi-juin
Concrètement, une data room a été ouverte le 14 avril afin de permettre à d’éventuels repreneurs d’accéder aux informations détaillées sur les activités de la fondation. Les candidats ont jusqu’au 15 juin pour déposer leurs offres, portant sur tout ou partie des structures.
Le calendrier prévoit ensuite une phase d’analyse durant l’été, avant une décision du tribunal attendue à l’automne. Les critères de sélection annoncés sont clairs : solidité du projet, nombre d’emplois sauvegardés et alignement avec les valeurs de la fondation. D’ici là, la continuité des activités est assurée, selon les responsables, afin de garantir l’accompagnement des publics.
Un signal d’alerte pour tout un secteur
Au-delà du cas de la Croix Saint-Simon, cet épisode résonne comme un symptôme plus large. Sur LinkedIn, l’entrepreneur Emmanuel Duchange y voit un signal faible devenu évident : « Une partie de l’ESS est en train de craquer », écrit-il, pointant des modèles économiques « trop tendus » et des charges devenues « intenables ». Il insiste notamment sur un angle souvent sous-estimé : le poids de l’immobilier. Trop coûteux, mal adapté ou mal financé, celui-ci peut devenir un facteur aggravant, absorbant des ressources au détriment du cœur de mission sociale.
Cette analyse fait écho à d’autres défaillances retentissantes dans le secteur, comme celle de la Fédération Unie des Auberges de Jeunesse (FUAJ) (lire notre article), et pose une question de fond : celle de la soutenabilité des modèles d’utilité sociale dans un environnement économique de plus en plus contraint.
Pour les actifs de la fondation de l’Oeuvre de la Croix Saint-Simon, plusieurs questions sont désormais posées. Le marché des repreneurs sera-t-il au rendez-vous ? Dans quelles conditions les activités pourront être reprises ? Et, surtout, les repreneurs seront-ils des acteurs du secteur privé lucratif, ou plutôt des acteurs mutualistes comme le Groupe VYV, ou encore des acteurs de l’entrepreneuriat social comme le Groupe SOS ?
Au-delà de l’avenir de cette fondation centenaire, c’est toute une partie de l’offre sociale et médico-sociale en Ile-de-France qui pourrait être recomposée dans les mois à venir.


