La revoilà, c’est l’Arlésienne de l’économie sociale et solidaire ! Annoncée, attendue, retravaillée… puis reportée. Aux dernières nouvelles, la Stratégie nationale pour l’économie sociale et solidaire (ESS) demandée par Bruxelles devait être dévoilée en mars 2026. Elle est désormais prévue pour le mois de juin. Un décalage de plus, pour un chantier lancé il y a plus d’un an et qui cristallise à lui seul les tensions entre ambition politique, volonté d’affichage et réalités budgétaires.
Selon nos confrères des Actualités Sociales Hebdomadaires, le ministre Serge Papin a annoncé lui-même fin mars que la feuille de route serait finalement présentée « au début du mois de juin ». Une nouvelle échéance, après plusieurs reports successifs.
Car à l’origine, le calendrier était clair. Lancée au printemps 2025 – avec déjà deux ans de retard – par l’ancienne ministre Véronique Louwagie, cette stratégie de long terme pour le développement de l’économie sociale et solidaire sur le territoire national devait être finalisée à l’automne, puis transmise à la Commission européenne avant la fin de l’année 2025. Mais, entre instabilité gouvernementale, arbitrages budgétaires et tensions à Bercy, le processus s’est grippé.
Une stratégie toujours en suspens
Dès novembre dernier, Mediatico racontait comment la stratégie avait été littéralement « torpillée » en interne à Bercy, vidée de sa substance au moment de sa validation par le Conseil supérieur de l’ESS. Depuis, le dossier a été repris en main par Serge Papin et par la délégation ministérielle à l’ESS. Mais les discussions traînent en longueur. Pour le meilleur, espérons-le.
Dans le secteur, ce nouveau report ne passe pas inaperçu. Pour beaucoup d’acteurs, il confirme le manque d’allant de l’État vis-à-vis de l’économie sociale et solidaire, dans un contexte de contraction générale des financements publics, de backlash écologique et de besoins sociaux croissants.
« L’économie sociale et solidaire représente 14 % de l’emploi privé, mais seulement 7,8 % des aides publiques », soit deux fois moins de soutien public au regard de sa taille que l’économie classique, rappelle constamment Benoît Hamon. Une manière de renverser le procès souvent fait au secteur d’être « assisté ».
Un équilibre fragile, qui nourrit le scepticisme.
Mais au-delà des chiffres, c’est la cohérence de l’action publique qui interroge. Car depuis le début, la stratégie nationale oscille entre deux lignes : afficher des objectifs ambitieux — développement du nombre de structures, reconnaissance institutionnelle, mobilisation de financements privés — tout en limitant au maximum l’engagement budgétaire de l’État. Et au final, la stratégie fait pschiiit.
Dans ses versions successives, la stratégie esquissée par le gouvernement misait surtout sur des leviers indirects : meilleure coordination interministérielle, sécurisation des financements existants, développement de l’investissement à impact, mobilisation des fonds européens, ou encore création d’outils statistiques précis à l’INSEE pour mieux mesurer le poids de l’ESS.
Des avancées réelles, mais jugées insuffisantes face aux besoins du terrain. D’autant que la concertation menée en 2025 — tour de France des territoires, contributions citoyennes via la plateforme Agora — avait fait émerger des attentes beaucoup plus ambitieuses et structurantes : financements pérennes, reconnaissance des collectivités territoriales, soutien à l’innovation sociale, accompagnement des zones blanches de l’ESS, priorité nationale à l’ESS dans tous les secteurs économiques relevant du « care »…
Autant de propositions qui, selon de nombreux acteurs, ont été jusqu’ici totalement édulcorées dans les arbitrages finaux. Cette fois, il se dit que les arbitrages au sein des différents ministères seraient nettement plus positifs. Nous ne le saurons véritablement qu’au mois de juin.
Pendant ce temps, l’Europe accélère
Ce décalage est d’autant plus frappant que, à Bruxelles, la dynamique est tout autre. La Commission européenne vient en effet de publier le bilan intermédiaire de son plan d’action pour l’économie sociale, lancé en 2021. Et le constat est clair : l’économie sociale s’impose comme un pilier stratégique de l’économie européenne.
Aujourd’hui, plus de 4,3 millions d’organisations — associations, coopératives, mutuelles, fondations, entreprises sociales — sont actives dans l’Union européenne, représentant 11,5 millions d’emplois, soit 6,3 % de l’emploi total.
Surtout, la dynamique politique est enclenchée : 21 États membres ont déjà adopté ou préparent une stratégie nationale ou régionale (dont la France) ; 12 pays ont réformé leur législation ; plus de 1,6 milliard d’euros de financements européens et 1,2 milliard de garanties InvestEU ont été mobilisés. Autrement dit : pendant que la France hésite, l’Europe avance.
Le risque d’un décrochage français
Le rapport insiste d’ailleurs sur plusieurs priorités structurantes pour les années à venir : clarification des règles d’aides d’État, développement de l’investissement social privé, amélioration de la collecte de données, ou encore renforcement du rôle des collectivités locales. Autant de sujets… qui figurent précisément dans la stratégie française en attente !
Longtemps considérée comme un pays moteur de l’économie sociale, la France fait du sur-place et donne aujourd’hui le sentiment de ralentir. Non pas faute d’acteurs — le tissu de l’ESS reste l’un des plus denses d’Europe — mais faute de cap politique clair et stabilisé.
Le paradoxe est là : au moment où l’ESS apparaît comme un levier clé pour répondre aux crises sociales, écologiques et territoriales, sa structuration stratégique au niveau national patine. Reste donc cette nouvelle échéance, désormais fixée au mois de juin. Sera-t-elle enfin la bonne ?


