LES EXPERTES

Économie sociale et solidaire : pour une économie des liens

Les experts du développement humain sont formels : l’humain existe à travers ses liens, car les liens sociaux qu’il tisse avec d’autres humains – mais aussi les non-humains – sont à la base de notre développement cognitif. Un nouveau-né ne survit pas sans perception d’amour. Sans connexions, sans regard, sans toucher, sans interactions, le développement cérébral s’atrophie. En tant qu’actrice de l’économie sociale et solidaire, cela m’interpelle.

[Chronique « Les Expertes de l’ESS » – Par Anne-Sophie Daudon, ex-responsable Accompagnement et installation de projets ESS chez Villages Vivants, invitée sur Mediatico ]

Et si l’ESS se définissait avant tout comme l’économie du lien ? Si l’on inscrivait dans sa définition les notions d’entraide, de prendre soin et de faire réseau ? L’économie sociale et solidaire, en effet, se définit officiellement par ses statuts, son objet social, son utilité sociétale ou son intérêt général. La répartition des bénéfices entre également en jeu dans sa définition, mais jamais la notion de lien.

Dans son livre « Le réseau des tempêtes – manifeste pour un réseau d’entraide populaire », c’est justement l’un des propos de Pablo Servigne, qui explique l’importance de l’entraide au cœur de réseaux de territoire, celle des communautés de voisinages appelées voisinautés, et tout cela, au-delà de la sphère purement familiale. Selon lui, ces liens d’entraide nourrissent à la fois un besoin social profond, mais surtout, permettent de préparer et de surmonter les temps de crise.

Je suis convaincue que l’économie sociale et solidaire a toute sa place dans cette écologie des liens. 

Comment Villages Vivants crée des espaces de vie locale

Mon expérience chez Villages Vivants, où j’ai accompagné plusieurs projets d’ESS, nourrit ma conviction. Cette coopérative contribue en effet à créer et à renforcer le lien social dans les territoires ruraux, en installant des commerces ou des lieux de partage et d’échange. Comme des espaces de vie sociale, ou des tiers lieux. 

Ces lieux ont pour point commun de créer des « centres névralgiques », sorte de hubs où l’on se croise, où l’on descend de sa voiture non seulement pour récupérer un colis ou faire ses courses sur un drive, mais pour vivre une expérience de liens, de personnes à personnes, à petite échelle et toujours avec un lien direct au territoire. 

Ces commerces permettent avant tout de trouver des denrées locales qui nous ancrent et nous connectent à un réseau de savoir-faire dense, situé juste autour de chez soi. A la campagne, ces hubs permettent aussi de surmonter l’inconvénient de la distance entre nos habitats dispersés. 

Dans l’ESS, certains combats peuvent aussi exclure

Paradoxalement, il existe dans l’ESS un risque réel de mise à distance. Je l’ai observé ces dernières années en côtoyant des projets de l’ESS engagés dans les territoires. 

Certains projets s’attachent en effet à des valeurs fortes, mais au risque d’exclure d’autres modes de penser et de faire. Par essence, ils soutiennent une cause et ils œuvrent pour un intérêt social. Mais par la force des choses, ces projets peuvent aussi devenir une lutte, un « aller contre », tant les injustices et les obstacles sont prégnants. Alors, comment revendiquer être l’économie du lien, quand les causes divergent ?

Création de liens : des solutions à différentes échelles

Face à cet écueil, j’ai observé des solutions à différents étages.

Je l’ai vu d’abord à l’échelle d’un village, en Saône et Loire, sur le terroir du Charolais. Dans une petite commune de moins de 500 habitants, un jeune couple a repris la boulangerie-épicerie, dernier commerce de première nécessité du village, sous le statut de SCOP. « Chez Cocotte » vend un pain bio et de qualité, ainsi que des produits d’épicerie. Mais selon moi, leurs meilleurs ingrédients sont avant tout la simplicité de l’accueil, leur capacité à donner des coups de main… mais aussi à en recevoir. Ce jeune couple œuvre dans cette économie du lien et donne corps aux réseaux de proximité.

Je l’ai vécu ensuite au sein d’un hameau, dans ma propre « voisinauté ». Là où je vis, un réseau d’entraide s’est mis en place, sorte d’économie circulaire sans échange monétaire, dans lequel l’électricien dépanne le ramoneur, dont la femme fait des fromages qu’elle offre au maraîcher, qui donnera son surplus de production à l’électricien. Cet écosystème représente pour moi une forme d’économie sociale et solidaire, propice au tissage de liens, qui résonne avec la phrase de Pablo Servigne : « En temps de crise, il vaut mieux s’entendre avec ses voisins qu’avec ses propres idées ».

Le repli économique vient compliquer la création de lien

Enfin, j’ai observé combien cette économie du lien est déterminante au sein même des entreprises de l’ESS. L’une de leurs forces fondamentales réside dans leur capacité à faire avec le voisin, là où le modèle économique dominant privilégie la concurrence. Mais ce principe du « faire avec » est mis à l’épreuve dans un contexte de repli économique, de tension sur les ressources ou de divergences stratégiques. Or, c’est précisément dans ces moments que l’ESS révèle sa singularité : dépasser les oppositions et accueillir les différences crée un effet de levier bien plus puissant que la critique ou le repli sur soi. 

Parce que l’économie sociale et solidaire est indissociable de cet élan humain, elle ne peut se contenter d’objectifs sociaux ou de cadres juridiques vertueux pour porter pleinement son ambition transformatrice. Nos structures de l’ESS doivent assumer pleinement leur rôle de tisseuses de liens, de réseau d’entraide et de fabrique de relations, dès la définition même de leur objet social. Car le lien n’est pas un supplément d’âme : il est le socle de notre humanité, de notre capacité à faire société et de notre relation au vivant.

Anne-Sophie Daudon,
Ex-responsable accompagnement et installation de projets ESS
chez Villages Vivants

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texte original

TITRE : POUR UNE ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE DES LIENS

Les experts du développement humain sont formels : l’humain existe à travers ses liens. Les liens sociaux qu’il arrive à tisser avec d’autres humains, mais aussi non-humains, sont à la base de notre développement cognitif : un nouveau-né ne survit pas sans perception d’amour et donc sans liens, le développement cérébral s’atrophie sans ces connexions, sans regard, sans toucher … bref sans interaction.

Je crois que l’Économie Sociale et Solidaire a un vrai rôle à jouer à ce niveau-là. 

En effet, on définit souvent l’ESS par ses statuts et par la manière de poursuivre son objet social. Cet objet doit alors avoir une utilité sociale, voire un intérêt général. Et la répartition des bénéfices est également en jeu dans cette définition.

Et si l’ESS se définissait avant tout comme l’économie du lien ? Si l’on inscrivait dans sa définition même, la notion d’entraide, de prendre soin et de réseau ?

C’est justement l’un des propos de Pablo Servigne dans son livre Le réseau des tempêtes – manifeste pour un réseau d’entraide populaire : l’entraide au cœur de réseaux de territoire, les communautés de voisinages appelées voisinnautés, et tout cela, au-delà de la sphère purement familiale. Ces liens d’entraide nourrissent à la fois un besoin social profond, mais surtout, permettent de préparer et de surmonter les temps de crise.

Et je crois que l’économie sociale et solidaire a toute sa place dans cette écologie des liens.

Mon expérience vécue au sein de Villages Vivants en tant que chargée d’accompagnement de projets ESS nourrit cette conviction. En effet, la coopérative Villages Vivants contribue à créer et renforcer le lien social dans les territoires ruraux en installant des commerces et des lieux de partage et d’échange, comme des espaces de vie sociale ou des tiers lieux. Ces lieux ont pour point commun de créer des « centres névralgiques », des hubs, où l’on se croise, où l’on sort de sa voiture, et pas seulement pour récupérer un colis ou faire ses courses sur un drive. Mais pour vivre une expérience de liens, de personnes à personnes, à petite échelle et avec un référentiel relié au territoire. Dans ces commerces, on va avant tout trouver des denrées locales, qui nous ancrent et nous connecte à un réseau de savoir-faire dense autour de chez soi. A la campagne, ces hubs permettent de surmonter l’effet de distance lié à nos habitats dispersés. 

Cependant, il existe, dans l’ESS, un risque de fracture et de mise à distance. Je l’ai observé ces dernières années en côtoyant ces projets de l’ESS, engagés, dans les territoires. En effet, ces projets s’attachent à des valeurs fortes, au risque d’exclure d’autres modes de penser et de faire. Par essence, ils soutiennent une cause, et œuvrent un intérêt social qui, par la force des choses, peuvent devenir une lutte, un « aller contre », tant les injustice et obstacles sont prégnants. Alors, comment être l’économie du lien, quand les causes divergent ?

QUELQUES PISTES CONCRÈTES ET INSPIRATIONS

J’ai vu des solutions à cet écueil, et ce, à différents étages.

Je l’ai vu à l’échelle d’un village. En Saône et Loire, sur une petite commune de moins de 500 habitants, sur le terroir du Charolais, un jeune couple a repris la boulangerie-épicerie, dernier commerce de première nécessité de ce village, en SCOP. Ça s’appelle Chez Cocotte. Ils y vendent un pain bio et de qualité ainsi que des produits d’épicerie. Leurs ingrédients sont, pour moi, avant tout, la simplicité de leur accueil, leur capacité à donner des coups de main (et à en recevoir). Ils œuvrent dans cette économie du lien et donnent corps à ces réseaux de proximité.

Je l’ai vécu au sein d’un hameau, entre voisins. Certes, moins directement lié à l’économie sociale et solidaire, cette « voisinnauté » commence à plus petite échelle. C’est ainsi que, là où je vis, un réseau d’entraide s’est mis en place. Une sorte d’économie circulaire, sans échange monétaire, dans lequel l’électricien vient dépanner le ramoneur, dont la femme fait des fromages qu’elle donne au maraîcher, qui donnera son surplus de production à l’électricien. Cet écosystème représente pour moi une forme d’économie sociale et solidaire, propice au tissage de liens. Cela raisonne avec la phrase de Pablo Servigne : en temps de crise, il vaut mieux s’entendre avec ses voisins qu’avec ses propres idées.

Enfin, j’ai observé cette place de l’économie du lien, au sein d’entreprise de l’ESS. Une des forces de l’économie sociale et solidaire c’est de savoir faire avec son voisin. Enfin, globalement mieux que toute autre entreprise construite sur un paradigme concurrentiel ! Pourtant cette théorie est parfois difficile à mettre en pratique, dans un contexte de repli économique et lorsque les modes d’action diffèrent. Pourtant, j’invite à accueillir et à dépasser ces distinctions et à éviter de plonger droit dans la critique de nos propres voisins. 

L’ESS AU SERVICE DES LIENS

L’ESS est donc pour moi indissociable de cet élan humain vers le lien. Nos structures doivent assumer ce rôle de réseaux, d’entraide et de liens sociaux, et ce, dès le préambule de la définition de leur objet social. Cette notion est à la base de notre humanité et de nos contacts avec les non-humains. C’est pourquoi, cette économie du lien apporte une envergure bien plus grande à l’ESS, d’autant qu’elle se décline à toutes les échelles de nos réseaux. 

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