Votre épargne finance-t-elle la guerre, quelque part dans le monde ? En voilà une question, tellement dérangeante à l’heure du petit déjeuner. Mais sachez que toute la sphère de la finance éthique, solidaire, responsable et à impact, s’interroge actuellement sur le sujet. Alors, pourquoi pas vous ? Pourquoi pas moi ?
D’autant que ce matin, un titre choc, aux mots tranchants, vient de tomber : « En ce moment crucial pour l’humanité, Amnesty International appelle les États à empêcher qu’un ordre prédateur et hostile aux droits fondamentaux s’impose ». Gaza, Téhéran, Beyrouth ou la Cisjordanie. Mais aussi l’Ukraine, le Myanmar, le Soudan, l’Afghanistan… Tous sont cités par Amnesty, il n’en manque pas un. Alors que l’Aide publique au développement s’effondre de partout, l’interpellation d’Amnesty International nous dit que les ONG n’ont jamais été aussi nécessaires. Et son rapport annuel publié ce matin n’épargne personne. Surtout pas « les acteurs les plus puissants » qui attaquent « les fondements mêmes des droits humains et l’ordre international à des fins de contrôle, d’impunité et de profit ». Alors, je vous repose la question : où va votre argent ?
Le Crédit Coopératif, le Forum pour l’Investissement Responsable, l’Ircantec, l’association Ethique & Investissement cherchent tous le meilleur positionnement. Ou disons, le moins mauvais. Car, entre le besoin de rendement indispensable dans la finance, l’injonction à notre souveraineté nationale qui suppose d’investir dans la défense, et les valeurs morales et humanistes qui restent fondamentales dans notre société, la réponse n’est pas facile à trouver. Par exemple, peut-on concilier l’éthique de l’investissement socialement responsable (ISR) et le financement même « indirect » de l’industrie de la défense ? La question est d’actualité : Renault n’a-t-il pas annoncé qu’il allait fabriquer 600 drones à vocation militaire par mois, dans son usine du Mans, malgré l’hostilité des syndicats ?
Du Crédit Coopératif au FIR, la finance responsable à l’épreuve du réel
Dès lors, le Crédit Coopératif, pionnier de la finance éthique, est confronté à un dilemme : faut-il par exemple consulter les sociétaires sur la légitimité d’inclure la défense dans son univers d’investissement responsable ? Jérôme Saddier, son président, en est convaincu et l’avait exprimé dès septembre dernier. Les instances démocratiques internes de la banque coopérative doivent bien sûr être d’abord consultées. Et là encore, le chemin sera étroit. Car face à l’armement, la finance responsable ne peut plus imposer des réponses unilatérales. Elle doit intégrer des arbitrages démocratiques, transparents et argumentés.
Pour sa part, le Forum pour l’Investissement Responsable (FIR) a lancé un appel solennel : ne pas financer les violations des droits humains dans les zones de conflit. La position est extrêmement ferme et trente-deux signataires, représentant plus de 1 000 milliards d’euros d’actifs, ont rejoint l’initiative. Mais comment concilier cet impératif éthique avec la réalité géopolitique ? Comme le rappelait le philosophe Bernard Bourdin, lors d’un colloque organisé par l’association Ethique & Investissement fin 2025, « la guerre juste est un concept qui vacille, les conflits contemporains ne sont plus des guerres classiques. » Tiens, il y a donc des guerres justes…
Chez les gérants de fonds, les garde-fous existent depuis longtemps. Mais là encore, les choses se compliquent aujourd’hui. Les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) excluent théoriquement les armes controversées : les mines antipersonnel, les bombes à sous-munitions, les armes chimiques… qui ne sont pas acceptées par l’ONU. Mais chacun connaît aujourd’hui l’impuissance de l’ONU à faire respecter les règles communes.
À l’Ircantec, un débat clairement ouvert
Au sein même de l’Ircantec, caisse de retraite des contractuels de l’État dont 100% des réserves sont gérées selon des critères ISR, le débat est également clairement ouvert. Jean-Christophe Couvy, son président, le reconnaissait début avril : « Notre politique d’exclusion des activités controversées, fondée sur les conventions internationales, apparaît désormais insuffisante. » La question n’est plus seulement technique, mais philosophique : une caisse de retraite doit-elle adopter une posture strictement pacifiste ? Ou à l’inverse contribuer, dans une certaine mesure, au financement d’un secteur considéré comme relevant de la souveraineté et de la sécurité collective ?
Devant cette question, les représentants syndicaux de l’Ircantec sont divisés. Certains refusent tout investissement dans l’armement ; d’autres distinguent les segments « acceptables », comme la cybersécurité. Mais dans un monde où les « guerres hybrides » redéfinissent les menaces, la guerre ne peut-elle pas surgir de n’importe où ? Aujourd’hui, la frontière entre civil et militaire s’effrite. Les drones, l’intelligence artificielle, la cybersécurité sont des technologies duales, elles brouillent les pistes. « Le drone n’est pas militaire ou civil en soi : tout dépend de ce qu’on en fait », rappelait Guillaume Houel, expert en technologies de défense, lors du colloque Ethique & Investissement.
L’épargnant, otage ou acteur ?
À l’évidence, les conflits ne se financent pas par magie, mais par des flux d’argent, des emprunts, ou des investissements. Des flux dans lesquels notre épargne, directement ou indirectement, est souvent embarquée. L’épargne des Français atteint des sommets historiques : 6 600 milliards d’euros fin 2025, soit près de trois fois le PIB national ! Croyez-vous que votre épargne dort ? Bien sûr que non.
Alors, à l’heure où les États et les institutions européennes multiplient les initiatives pour intégrer la finance privée dans l’effort stratégique de défense, il est bon de regarder le contenu de son portefeuille d’actifs financiers et d’interroger son banquier. En France, Bpifrance et la DGA ont lancé un fonds d’investissement dédié à l’effort de défense, accessible aux particuliers dès 500 €, afin de mobiliser l’épargne privée vers la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française. Au niveau européen, des instruments comme SAFE (Security Action for Europe) ou le Fonds européen de la défense (FED) soutiennent la recherche et le développement militaire. Chacun fera comme il voudra, l’avantage de ces placements est qu’ils sont clairement identifiés.
Mais où est la limite ? Quand l’épargne des Français, empaquetée dans des livrets, des plans d’épargne ou des produits structurés, finance-t-elle la paix, et quand alimente-t-elle la guerre ? La finance ne peut plus se permettre d’opérer dans un vide moral. Tout comme les épargnants ne peuvent plus se contenter de fermer les yeux. Nous sommes tous concernés. Chaque euro placé sur un livret, chaque investissement en assurance-vie, chaque action détenue dans un fonds ISR peut, à un moment donné, finir par irriguer (ou pas) des industries qui alimentent les conflits.
L’enjeu n’est pas seulement éthique : il est de préserver la crédibilité de la finance durable, d’anticiper les risques systémiques liés à l’explosion des conflits, et enfin d’aligner les capitaux sur une vision d’un monde où le soutien économique n’est pas un levier de violences. À moins que… Hervé Guez, directeur de la recherche et de l’ISR chez Mirova, pose une question cruciale en conclusion du colloque Ethique & Investissement : « L’investissement responsable restera-t-il un modèle universel, ou deviendra-t-il un modèle purement européen ? »
Et l’Europe sera-t-elle alors un ilôt de résistance isolé, ou une source d’inspiration, un phare pour le monde de demain ? Le débat est ouvert. Il est temps d’y prendre part.


