Être bien informé, c’est pouvoir choisir : cela vaut autant pour nos choix politiques que dans nos stratégies de consommation. Or, en 2026, la presse d’information des consommateurs vit une recomposition d’ampleur. Un tournant historique vient de s’opérer, avec d’un côté la transformation stratégique de l’UFC-Que Choisir qui devient « Que Choisir Ensemble », et de l’autre le risque de disparition du magazine 60 millions de consommateurs, sur décision gouvernementale.
Dans son budget 2026, Bercy voulait en effet supprimer des agences parapubliques jugées trop coûteuses. Le vote du budget a ainsi acté la liquidation judiciaire de l’Institut national de la consommation (INC), qui édite le magazine 60 millions de consommateurs. La procédure prévoit la recherche d’un repreneur pour le titre de presse, sous peine de disparition pure et simple.
60 millions de consommateurs : un pilier public fragilisé et mis en vente
Créé en 1966, ce magazine est un cas presque unique dans le paysage médiatique français : un titre d’investigation économique et de test produit, financé par une structure publique. Il emploie encore une cinquantaine de salariés et revendique environ 63 000 abonnés.
Son positionnement éditorial – enquêtes sur les produits de consommation, alertes sanitaires, analyses de marché – en fait un acteur central de la vigilance consumériste. Ses révélations récentes sur des produits dangereux ou non conformes, notamment sur des plateformes internationales de e-commerce, ont confirmé son rôle de contre-pouvoir.
Mais le modèle public, sous pression budgétaire, est aujourd’hui remis en cause de partout. Le gouvernement assure vouloir garantir l’indépendance du titre dans le cadre d’une reprise, mais les syndicats et les salariés alertent sur un risque de disparition ou, à tout le moins, de dilution éditoriale ou de transformation en “organe d’opinion”, selon les mots de représentants internes.
« Que Choisir Ensemble » : une bascule vers l’action collective
Cette triste trajectoire en croise une autre plus heureuse, mais qui soulève au fond la même question : comment les modèles historiques de l’information citoyenne peuvent-ils survivre dans un paysage économique et médiatique qui fragilise les médias indépendants, même les plus installés.
À l’occasion de ses 75 ans, l’Union fédérale des consommateurs UFC-Que Choisir a choisi de changer de nom pour devenir « Que Choisir Ensemble ». Un changement assumé comme étant bien plus qu’un rebranding. Le message est clair : en 2026, le consommateur n’est plus seulement un individu à protéger, mais un acteur collectif à organiser.
Cette évolution s’appuie sur une réalité déjà bien structurée : outre son magazine, Que Choisir propose déjà des achats groupés massifs (130 000 participants sur l’électricité en 2025, 22 millions d’euros d’économies estimées), dispose d’un réseau territorial de 130 associations locales et de 4 500 bénévoles qui permettent de traiter 90 000 litiges par an, sans oublier une audience numérique de plus de 1,5 million d’abonnés cumulés.
L’organisation revendique ainsi une capacité d’action hybride : enquête, litige, mobilisation citoyenne et influence législative. Sa campagne « Nos choix, notre histoire » vient formaliser cette vision : transformer la consommation en levier politique.
Dans un contexte d’inflation persistante et de défiance envers les entreprises et les marchés, Que Choisir Ensemble assume un rôle de plus en plus proche d’un “syndicat des consommateurs”, capable d’agir sur les prix, les pratiques commerciales et même les politiques publiques.
Deux modèles, une même mission : informer, protéger, agir
Le contraste entre ces deux trajectoires est frappant. Que Choisir Ensemble renforce son modèle associatif, militant et participatif, tandis que 60 millions de consommateurs cherche un repreneur pour préserver l’héritage public de son expertise indépendante. Mais au fond, les deux structures reposent sur un équilibre économique fragile, qui dépend soit des adhésions, soit de financements publics ou hybrides.
Or, malgré leurs différences, ces deux structures ont façonné ensemble une partie importante des avancées consuméristes en France : elles ont permis la fin du roaming en Europe, l’encadrement du démarchage téléphonique, la résiliation facilitée de l’assurance emprunteur, la régulation de certaines pratiques des plateformes numériques, la généralisation du Nutri-Score…
Vers une nouvelle cartographie de la consommation
Ces victoires rappellent qu’au-delà des modèles, leur impact repose sur une même fonction : produire de la transparence sur les marchés complexes. Et dans les deux cas, sur une même tension : comment garantir une information indépendante, accessible et utile, sans dépendre exclusivement ni du marché, ni de l’État ?
Mais le paysage qui se dessine pourrait être moins binaire qu’il n’y paraît. Entre enquêtes, plateformes participatives, data de consommation et mobilisations citoyennes, une nouvelle génération d’acteurs émerge déjà.
La bataille de l’information des consommateurs ne fait que commencer. Et elle est essentielle : au moment où l’État se retire de l’information des consommateurs, il n’a jamais été aussi nécessaire de comprendre des marchés devenus illisibles.


