ACTU

Monnaies locales complémentaires : avec l’Eusko, une autre économie prend racine en France

Un seuil symbolique vient d’être franchi au Pays Basque. Le 18 avril dernier, à Espelette, plus de 3 000 personnes se sont réunies pour célébrer Eusko Eguna, la grande fête annuelle de l’Eusko. Un rendez-vous à la fois populaire et politique, qui a cette année marqué le cap symbolique des 5 millions d’eusko en circulation

Treize ans après sa création, la monnaie locale du Pays Basque nord s’impose comme la plus importante d’Europe — et comme l’un des exemples les plus aboutis d’une réappropriation citoyenne de l’économie. Car l’Eusko n’est pas qu’un outil de paiement alternatif. Il incarne une transformation plus profonde du rapport à la monnaie, à la consommation et au territoire.

Qu’est-ce qu’une monnaie locale complémentaire ?

Les monnaies locales complémentaires (MLC) sont des dispositifs monétaires utilisables sur un territoire limité, en parallèle de l’euro. Elles sont généralement portées par des associations et encadrées par la loi relative à l’économie sociale et solidaire de 2014.

Leur principe est simple : un euro échangé donne droit à une unité de monnaie locale, qui ne peut être dépensée que dans un réseau d’acteurs partenaires. Ce fonctionnement empêche la fuite de la valeur hors du territoire et favorise les échanges de proximité.

Mais leur ambition dépasse largement la relocalisation économique. Les MLC visent aussi à orienter les pratiques vers des modèles plus durables, en sélectionnant les professionnels selon des critères sociaux, environnementaux ou éthiques. Elles constituent ainsi à la fois un outil économique, un levier de transition et un instrument d’engagement citoyen.

L’Eusko, un cas d’école à l’échelle européenne

Avec plus de 5 millions d’unités en circulation, environ 6 000 utilisateurs, dont un réseau de 1 400 professionnels et une quarantaine de collectivités locales, l’Eusko a atteint un niveau de diffusion inédit pour une monnaie locale en Europe. Ce succès repose sur une combinaison de facteurs rarement réunis : une forte identité territoriale, un engagement militant structuré et une stratégie de déploiement progressive mais constante.

Créée en 2013, cette monnaie locale complémentaire (MLC) repose sur un principe simple : chaque euro échangé en eusko est réinjecté dans l’économie locale. Contrairement à la monnaie classique, elle ne peut pas être utilisée en dehors du réseau d’acteurs partenaires, ce qui favorise mécaniquement les circuits courts.

Chaque transaction réalisée en eusko contribue à maintenir la richesse sur le territoire. L’argent circule entre commerces, producteurs et habitants, soutenant directement l’économie locale. À cette dimension économique s’ajoute un projet culturel et politique, notamment à travers la promotion de la langue basque et le renforcement des liens sociaux.

Ce qui distingue particulièrement l’Eusko, c’est sa capacité à s’inscrire dans la durée et à dépasser le cercle militant initial pour toucher un public plus large.

Un mouvement en expansion en France

Si l’Eusko fait figure de locomotive, il s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis une dizaine d’années, plusieurs dizaines de monnaies locales ont vu le jour en France, dans des territoires aussi variés que les grandes métropoles ou les zones rurales.

Parmi elles, La Gonette à Lyon, Le Sol-Violette à Toulouse, La Pêche en Île-de-France ou encore Le Stück témoignent de la diversité des initiatives.

Toutes partagent une même volonté : redonner du pouvoir aux citoyens dans leurs choix économiques et renforcer la résilience des territoires. Mais leur développement reste inégal. La plupart peinent encore à changer d’échelle, freinées par un manque de visibilité, des contraintes techniques ou une mobilisation insuffisante.

Dans ce paysage, l’Eusko apparaît comme une exception, capable de démontrer que ces dispositifs peuvent atteindre une masse critique.

De l’engagement citoyen à l’action publique

L’un des tournants récents des monnaies locales réside dans leur appropriation progressive par les collectivités. Au Pays Basque, plusieurs dizaines de communes utilisent déjà l’Eusko dans certaines politiques publiques, que ce soit pour régler des prestations, soutenir des initiatives locales ou encourager des comportements vertueux.

Ce mouvement traduit une évolution importante : les MLC ne sont plus seulement des outils portés par la société civile, mais tendent à devenir des instruments de politique économique territoriale. Elles offrent aux élus un levier concret pour agir sur les dynamiques locales, dans un contexte où de nombreux paramètres économiques échappent à leur contrôle.

Une réponse aux déséquilibres de la mondialisation

Le regain d’intérêt pour les monnaies locales s’inscrit dans un contexte plus large de remise en question du modèle économique globalisé. Inflation importée, dépendance aux chaînes d’approvisionnement, concentration des acteurs : les crises récentes ont mis en évidence la fragilité des économies territoriales.

Face à ces tensions, les MLC proposent une approche alternative. Elles ne remplacent pas la monnaie nationale, mais en modifient les usages en introduisant des règles orientées vers l’intérêt local. En ce sens, elles participent d’un mouvement plus vaste de relocalisation de l’économie.

Reprendre la main sur la circulation de la valeur

À Espelette, lors d’Eusko Eguna, cette économie alternative s’est incarnée de manière très concrète. Producteurs, commerçants, habitants : tous participent à un système où la monnaie devient un outil au service du territoire.

Le franchissement des 5 millions d’eusko en circulation marque une étape importante, mais soulève aussi une question plus large. À l’heure où les flux économiques sont largement déterritorialisés, qui décide encore de la circulation de la valeur ? Les monnaies locales n’apportent pas une réponse unique. Mais elles montrent qu’à certaines conditions, il est possible de reprendre collectivement une partie de ce pouvoir.

Partagez cet article :