Pâques est passé, les chocolats ont été dégustés… et les rayons des supermarchés se sont vidés. Mais derrière cette parenthèse gourmande, une question demeure : que cache réellement le chocolat que nous consommons ?
Car malgré les engagements pris par la France ces dernières années, la filière cacao peine encore à se transformer en profondeur. L’Initiative Française pour un Cacao Durable (IFCD), lancée en 2021, affiche des progrès, mais elle reste loin de ses objectifs, nous indique Valéria Rodriguez, porte-parole de Max Havelaar France, invitée de notre émission ESS On Air (vidéo intégrale en fin d’article).
Des progrès… à relativiser
Premier point de vigilance : les chiffres avancés ne reflètent qu’une partie de la réalité. « On parle de 89 % de cacao “zéro déforestation” dans l’initiative, mais cela ne concerne que 36 % du marché français », rappelle Valéria Rodriguez.
Autrement dit, près des deux-tiers du cacao consommé en France échappent encore à ce cadre. Et même au sein de l’initiative, les résultats restent insuffisants pour atteindre les objectifs fixés, notamment sur la déforestation.
Par conséquent, dans les principaux pays producteurs comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana, la culture du cacao continue de peser sur les forêts — souvent faute d’alternatives économiques pour les producteurs.
La racine du problème : des prix trop bas et instables
Derrière les enjeux environnementaux et sociaux, un facteur central revient systématiquement : le revenu des producteurs. Aujourd’hui, moins de 2 % d’entre eux vivent avec un revenu décent. En cause, un marché mondial largement déconnecté des réalités du terrain.
« Le cacao est coté en bourse, avec des prix très volatils, soumis à la spéculation. Cela ne reflète pas les coûts de production », explique Valéria Rodriguez.
Les petits producteurs — souvent à la tête de parcelles de quelques hectares — subissent directement ces fluctuations. Résultat : plus de la moitié vivent sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte, difficile de sortir d’un cercle vicieux où faibles revenus, déforestation et précarité s’alimentent mutuellement.
Travail des enfants : une conséquence de la pauvreté
Autre symptôme de cette crise structurelle : le travail des enfants reste largement répandu. Selon les données disponibles, plus de la moitié des foyers producteurs ne bénéficient d’aucun dispositif de prévention ou de remédiation.
Pour autant, il ne s’agit pas d’un phénomène uniforme. « Aider ses parents à la ferme n’est pas en soi un problème. Le travail des enfants commence quand il empêche d’aller à l’école, met en danger la santé ou devient forcé », précise Valéria Rodriguez.
Mais faute de revenus suffisants, de nombreuses familles n’ont pas d’alternative.
Le commerce équitable : une solution… encore marginale
Face à ces défis, le commerce équitable propose une réponse structurante : garantir un prix minimum aux producteurs. « C’est la base : un prix plancher en dessous duquel on ne peut pas acheter », rappelle la porte-parole de Max Havelaar France. Ce mécanisme permet de sécuriser les revenus et d’investir dans des pratiques plus durables.
Mais en France, le cacao équitable reste minoritaire, autour de 6 à 8 % du marché. Un paradoxe, alors même que les enjeux sociaux et environnementaux sont de plus en plus visibles.
Pour Valéria Rodriguez, cela tient notamment à un déséquilibre dans les priorités : « On a beaucoup insisté sur l’environnement, mais le revenu des producteurs est tout aussi essentiel. Les deux doivent avancer ensemble. »
Une France moins ambitieuse que ses voisins
Au final, comparée à d’autres pays européens, la France accuse un retard. En cause, notamment, un engagement plus faible des pouvoirs publics. « Dans d’autres pays, l’État joue un rôle plus actif pour structurer la filière et pousser les entreprises à aller plus loin », observe Valéria Rodriguez.
À l’inverse, en France, l’initiative repose encore largement sur des engagements volontaires du secteur privé. Or, la fiabilité des engagements pris par les entreprises pose question. Aujourd’hui, une grande partie des progrès annoncés repose sur du déclaratif. « Il faut désormais passer du déclaratif à la preuve », insiste-t-elle.
Et maintenant ?
Pâques est passé, mais le sujet reste entier. Car derrière chaque tablette de chocolat, c’est une chaîne de valeur mondiale qui interroge nos modèles économiques : qui capte la valeur ? et à quel prix social et environnemental ?
Pour transformer réellement la filière, les leviers sont connus : mieux rémunérer les producteurs, renforcer la traçabilité, lutter efficacement contre le travail des enfants, et combiner engagements volontaires et régulation publique. Reste à savoir si consommateurs, entreprises et pouvoirs publics seront prêts à accélérer.
Une chose est sûre : aujourd’hui, le chocolat n’est plus seulement une affaire de goût.


