C’est un pas de géant en matière d’inclusion économique. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a adopté, le 24 février 2026, l’avis « Lutter contre la précarité professionnelle par une économie plus inclusive ». Co-rédigé par Saïd Hammouche et Jean-Marc Boivin, qui sont respectivement dirigeants de Mozaïk RH et de Handicap International, le texte a été approuvé par 84 voix pour, 28 contre et 15 abstentions. Au-delà du vote, c’est un signal politique fort : l’inclusion économique est désormais posée comme un levier structurant pour répondre à la montée des travailleurs pauvres en France.
Car la situation est paradoxale. Alors que le chômage avait nettement reculé entre 2015 et 2024, avant de repartir à la hausse en 2025, la précarité s’est installée au cœur même de l’emploi. Avoir un travail ne garantit plus de vivre dignement. En 2022, 1,1 million de personnes en emploi vivaient avec moins de 1 000 euros par mois. Temps partiel subi, contrats courts en série, revenus indépendants irréguliers, cumul d’emplois précaires : le phénomène touche des profils multiples, des jeunes aux seniors, des femmes aux habitants des quartiers populaires ou des zones rurales, des travailleurs de plateforme aux agents contractuels de la fonction publique.
La précarité se développe désormais au cœur même du travail
Lors de la séance plénière, la vice-présidente du CESE a rappelé que derrière les statistiques se cachent des réalités souvent invisibles : horaires fractionnés, cadences éprouvantes, stagnation des rémunérations, perte de sens et santé mentale fragilisée. La présidente de la commission Travail et emploi a insisté sur un basculement majeur : la précarité ne se situe plus seulement à la frontière entre emploi et chômage, elle se développe au cœur même du travail. Le contenu des emplois, leur qualité, leur capacité à sécuriser une trajectoire professionnelle sont devenus des angles morts des politiques publiques.
C’est précisément ce que l’avis entend corriger. Pour Jean-Marc Boivin, aborder la précarité professionnelle aujourd’hui revient à interroger notre conception du travail comme vecteur d’inclusion sociale et d’émancipation économique. Son co-rapporteur Saïd Hammouche défend une transformation plus profonde : si l’économie est pensée uniquement sous l’angle de l’optimisation et de la rentabilité, elle exclut ; si elle devient un outil d’émancipation collective, elle peut redevenir un facteur de cohésion et de progrès social.
Vingt préconisation du CESE pour l’inclusion économique
L’avis formule vingt préconisations structurées autour de deux axes. Le premier vise à améliorer les conditions de travail et à renforcer l’accès effectif aux droits. Il s’agit notamment d’agir sur les rémunérations, de favoriser le recours aux groupements d’employeurs pour stabiliser les parcours marqués par les contrats courts ou le temps partiel, de revaloriser les grilles salariales dans la fonction publique afin de résorber l’écart avec le privé, ou encore de sécuriser les reprises d’emploi en permettant un cumul temporaire du revenu d’activité et du RSA à taux plein.
Le CESE appelle également à renforcer l’accès à la formation tout au long de la vie, à développer des espaces de concertation de proximité sur les conditions de travail et à réfléchir à un dispositif analogue à l’inspection du travail pour les trois versants de la fonction publique.
Le second axe engage une transformation plus systémique à travers une « planification pour une économie inclusive ». L’objectif est de coordonner l’action publique et les pratiques des entreprises afin d’améliorer la qualité de l’emploi et d’ouvrir l’accès aux opportunités économiques aux publics sous-représentés.
Cela passe par l’intégration de critères d’inclusion dans les référentiels RSE, par une évolution du droit de la commande publique pour soutenir davantage les TPE et PME, ou encore par le développement de modèles coopératifs, d’entreprises à mission et de financements à impact. L’entreprise est appelée à devenir un acteur d’inclusion à part entière, à travers ses politiques de recrutement, de management et d’achats responsables.
Les travailleurs de plateformes numériques
L’avis accorde une attention particulière aux travailleurs de plateformes numériques, dont la situation illustre les nouvelles formes de précarité. Juridiquement indépendants mais souvent économiquement dépendants, ces travailleurs cumulent revenus instables, protection sociale limitée et faible capacité de représentation collective.
Le CESE préconise d’accélérer la transposition en droit français de la directive européenne instaurant une présomption de salariat, d’encadrer plus strictement la gestion algorithmique et de garantir des droits sociaux effectifs, y compris pour les travailleurs étrangers qui pourraient faire valoir leurs factures comme preuves d’activité dans une démarche de régularisation par le travail.
Cet avis intervient toutefois dans un climat politique troublé. Le rôle même du CESE est régulièrement remis en cause, certains y voyant une institution coûteuse produisant des rapports peu suivis d’effets. Parallèlement, la très récente recomposition de l’assemblée par décret a suscité des critiques sur la représentation des différentes composantes de la société civile organisée. Benoît Hamon a notamment dénoncé la faible place accordée à certains acteurs de l’économie sociale et solidaire, relançant le débat sur la reconnaissance des corps intermédiaires et la diversité des modèles entrepreneuriaux.
Dans ce contexte, l’adoption d’un avis aussi structuré sur l’inclusion économique constitue pour le CESE une manière d’affirmer son utilité démocratique. En proposant une redéfinition de la précarité professionnelle intégrant les dimensions statutaires, économiques, territoriales et symboliques, l’institution cherche à dépasser les approches cloisonnées et à articuler justice sociale et performance économique.
Reste désormais à transformer l’essai. Comme l’a rappelé Saïd Hammouche au lendemain du vote, la balle est désormais dans le camp des décideurs.




