Remettre l’action au cœur de nos quotidiens d’entrepreneurs est une nécessité vitale.
Nous vivons une époque de polycrise, de tensions économiques et sociales et de crise du porte-monnaie. Et une époque saturée d’informations, de données et d’analyses. Crises climatiques, sociales, économiques : tout est décrit, expliqué, et anticipé. Oui nous savons et nous le vivons : rien ne tourne rond et demain ne semble pas plus prometteur qu’aujourd’hui. Une sensation s’impose partout, dans nos organisations, nos engagements, nos vies personnelles : celle de l’impuissance, voire de la peur.
[Par Sophie Vannier, présidente de l’association La Ruche, invitée sur Mediatico dans notre rubrique « Les Expertes de l’ESS »]
Dans l’économie sociale et solidaire (ESS) comme ailleurs, cette lucidité généralisée semble s’accompagner d’une fatigue profonde. En parallèle, l’anxiété progresse, non pas seulement parce que le monde va mal, mais parce que nous avons le sentiment de ne plus savoir comment continuer à agir, avec efficacité et sans nous épuiser. Ni nous renier.
Dans ce contexte, la philosophie indienne nous offre un éclairage précieux.
L’effondrement n’est pas une faute
Dans la “Bhagavad Gita”, texte majeur de la philosophie indienne que j’ai découvert récemment, l’histoire ne commence pas par l’action. Elle commence par un effondrement.
Sur le champ de bataille, le guerrier Arjuna hésite. Il doute, il tremble, il refuse d’agir. Il refuse de se lancer contre le camp adverse, le chaos est trop grand et les conséquences trop lourdes à porter. Krishna, sous l’apparence de son char lui souffle d’agir selon son devoir.
Ce passage est fondamental car il nous rappelle une chose simple : Agir est un devoir, même s’il est normal de s’effondrer face au sentiment d’impuissance ou de “chaos”.
Nous sommes nombreux aujourd’hui à vivre notre moment Arjuna, dans l’ESS, dans l’entrepreneuriat, dans nos engagements citoyens. Et reconnaître que cet effondrement est déjà un premier pas. Ce n’est pas une fin, mais un passage ! L’action d’Arjuna n’arrive pas malgré l’incertitude, elle naît à partir d’elle. C’est l’enseignement précieux de ce texte. Après l’effondrement, vient l’action.
La philosophe Colette Poggi, dans son analyse de la “Bhagavad Gita”, insiste sur ce point : ce texte ne glorifie pas l’héroïsme, il explore “l’art d’agir lorsque toutes les certitudes se sont effondrées”. L’action n’y est pas une démonstration de force (ou aujourd’hui nous dirions de leadership visionnaire) mais un chemin intérieur.
L’action comme antidote au marasme actuel
En tant que citoyenne et dirigeante, cette philosophie me touche particulièrement.
À La Ruche, nous accompagnons chaque jour des entrepreneurs, des associations, des porteurs de projets à impact. Nous observons une prise de conscience toujours plus grande mais aussi une forme de lassitude et de paralysie. Beaucoup doutent de leur utilité, de leur légitimité. De la portée réelle de leurs actions face à l’ampleur des crises et la réduction partout des budgets.
À l’échelle individuelle, collective ou entrepreneuriale, chaque geste compte. Non pas parce qu’il résoudrait tout, mais parce qu’il remet du mouvement là où l’angoisse fige. Agir ne signifie pas nier la gravité de l’actualité. Cela signifie plutôt refuser le défaitisme.
Bien sûr, nous n’avons pas attendu pour agir. L’ESS est sur le pont depuis 150 ans !
Agir, envers et contre tout, est déjà une forme de résistance.
Détruire pour transformer
Cette idée de passage et de transformation résonne aussi avec mon histoire personnelle. J’ai grandi entourée de symboliques indiennes, mes grands-parents ayant vécu à Pondichéry et à Karikal dans le sud de l’Inde, et mes parents étant des amateurs de la culture indienne. Ces symboles se sont souvent rappelés à moi dans les moments de bascule, notamment face aux diagnostics de la maladie de Crohn. Une maladie chronique inflammatoire, par laquelle le système digestif s’autodétruit.
La figure de Shiva (qui trônait dans notre salon de la maison familiale et dans le mien aussi désormais) dansant au sein de son cercle de feu, dieu de la destruction et de la création, nous suggère que toute destruction n’est pas une fin. Elle est parfois une traversée nécessaire. Une destruction créatrice.
Que ferons-nous naître de ce chaos ?
Dans l’ESS aussi la destruction créatrice est à l’œuvre. Nos modèles économiques sont aujourd’hui très fragilisés. Financements sous tension, projets ralentis, collectifs éprouvés. La question n’est pas seulement de préserver à tout prix ce qui existe. La question est de comprendre ce que cette phase de “destruction” rend possible.
Face au chaos actuel, autorisons-nous à douter. Mais nous avons aussi une responsabilité : celle de ne pas rester désespérés. Car de l’incertitude dans l’ESS, de la fragilité de nos modèles et de cette lucidité collective peut naître autre chose. Des formes d’action plus sobres, plus inclusives, plus profondément humaines.
Qu’allons-nous choisir de faire naître, ensemble ?
Sophie Vannier




