La montée de l’extrême droite ne se combat pas uniquement dans les urnes ou par des indignations morales. Elle se combat aussi, et peut-être surtout, sur le terrain : dans la manière dont nous organisons l’inclusion des plus fragiles, dans le dialogue, dans la coopération. Je le vois tous les jours avec l’association Weavers : faire de nos territoires des espaces réellement accueillants est un acte profondément démocratique.
[Par Flora Vidal Marron, présidente fondatrice de l’association Weavers, invitée sur Mediatico dans notre rubrique « Les Expertes de l’ESS »]
Dans de nombreux territoires, la progression du vote d’extrême droite s’enracine dans un même paysage. Les services publics disparaissent, les institutions sont perçues comme lointaines, les habitants ont le sentiment de ne plus être entendus. À cela s’ajoute un autre facteur, souvent invisible : l’absence de rencontres.
Là où les fractures s’installent, les peurs prospèrent
On parle des personnes exilées dans les débats télévisés, sur les réseaux sociaux, dans les discours politiques. Mais on croise rarement ces personnes dans un cadre qui permette de se connaître vraiment. Le sujet devient alors abstrait, caricatural, conflictuel.
Pourtant, les peurs ne naissent pas du vide. Elles prospèrent là où les parcours sont fragmentés. Là où les dispositifs se superposent sans se coordonner. Là où l’inefficacité nourrit l’idée d’un “système débordé”. Ce récit négatif est un carburant puissant pour les discours de repli.
Il nous faut donc le combattre. Car réparer ces fractures, c’est déjà lutter contre l’extrême droite.
Faire territoire autrement : de la juxtaposition à la coopération
L’inclusion des personnes exilées est un enjeu systémique. Logement, apprentissage du français, accès aux droits, santé, reconnaissance des compétences, emploi : aucun acteur, aucune structure d’accompagnement ne peut répondre seule à l’ensemble de ces défis.
Dans un territoire où chaque institution agit de son côté, une personne exilée peut attendre des mois avant de comprendre à qui s’adresser, comment se former, comment travailler.
À l’inverse, lorsque les collectivités, les services de l’État, les associations et les entreprises s’installent ensemble autour de la même table, les choses changent concrètement : les parcours deviennent lisibles, les délais se réduisent, les responsabilités sont partagées.
J’en suis convaincue, créer des espaces neutres de dialogue est indispensable. Croiser les savoirs professionnels et l’expérience des personnes concernées, aussi. Passer d’une logique de dispositifs juxtaposés à une logique de parcours intégré, également. Cela peut sembler technique, c’est en réalité profondément politique.
Car quand des acteurs locaux construisent ensemble un cadre commun d’action, ils restaurent une capacité collective à agir. Ils montrent qu’il existe une alternative crédible au récit du chaos.
L’interconnaissance comme antidote à la polarisation
L’extrême droite prospère sur l’abstraction : “les migrants”, “les assistés”, “les élites”. Des catégories qui effacent les visages.
Mais l’expérience m’a montré autre chose. Quand des salariés rencontrent des personnes exilées qu’ils n’avaient vues jusque-là qu’à travers les écrans, le regard change. Quand un agent public échange avec une famille qu’il accompagnait uniquement à travers des formulaires, la relation se transforme. Le sujet migratoire cesse d’être un slogan : il devient une réalité humaine, complexe, nuancée.
Enfin, créer des espaces de dialogue inspirés de la démocratie participative permet aussi de sortir de la confrontation stérile. Donner la parole, partager des faits, écouter les désaccords dans un cadre sécurisé : ce n’est pas faire taire. C’est rendre le débat possible autrement.
Lutter contre l’extrême droite, ce n’est pas imposer le silence. C’est reconstruire des lieux où l’on peut se parler sans se haïr.
Redonner le pouvoir d’agir aux territoires
Le vote d’extrême droite s’enracine le plus souvent dans un sentiment d’impuissance. Impuissance face à la mondialisation, face aux décisions nationales, face aux transformations économiques.
La coopération territoriale inverse totalement cette dynamique, en redonnant aux territoires une capacité d’innovation et de gouvernance partagée.
Lorsqu’un territoire organise l’accueil de manière structurée, il ne répond pas seulement à une urgence humanitaire. Il répond aussi à des besoins locaux : des employeurs qui manquent de main-d’œuvre, des collectivités qui cherchent de la cohésion sociale, des associations épuisées par la gestion dans l’urgence.
C’est pourquoi il est indispensable de documenter les coopérations, de mutualiser les apprentissages et de construire des cadres reproductibles : cela permet de transformer la résilience en politique publique. Et surtout, de changer le récit.
L’inclusion des personnes exilées n’est plus un problème subi, mais une responsabilité partagée. L’hospitalité n’est plus naïve, elle devient stratégique. Une société capable d’organiser l’accueil avec méthode, dialogue et coopération est une société plus confiante, plus robuste et plus démocratique. Et c’est peut-être là, au cœur des territoires, que se joue la défense la plus durable de notre pacte républicain.
Flora Vidal Marron,
Présidente fondatrice de Weavers.



