Le 12 février 2026, à l’Institut Curie, Philippe Aghion a fait quelque chose d’assez inhabituel. Co-lauréat du prix Nobel d’économie 2025, ce professeur au Collège de France intervient ce jour-là devant un parterre de médecins et de spécialistes de recherche médicale et de protection sociale, réunis par l’Institut Évidences. Et contre toute attente, il renonce à émettre la moindre recommandation pour accélérer l’innovation dans le système de santé français.
[Par Marion Lelouvier, présidente du Centre français des Fonds et Fondations, invitée sur Mediatico dans notre rubrique « Les Expertes de l’ESS »]
Nobel en tout ?
À la question qui lui est posée, Philippe Aghion répond que les experts en mesure de répondre se trouvent dans la salle, et qu’il aurait beaucoup à apprendre d’eux. Il refuse donc de céder à la « Nobellite », selon ses mots, cette manière d’induire, à partir d’une consécration comme le prix Nobel, une autorisation à la parole très libre.
Quelques bruissements dans l’amphithéâtre se font entendre. Peut-être certains blâment-ils sa pirouette, mais j’observe plutôt de l’approbation.
Philippe Aghion explique que, dans le processus des Nobel, les candidatures spontanées ne sont pas acceptées. Les dossiers sont examinés sur proposition d’académies, de scientifiques, de professeurs, de lauréats ou de personnalités éminentes dans leurs domaines respectifs.
Il revendique que le Comité Nobel a avant tout ciblé ses travaux, qu’il est venu commenter devant l’Institut Curie, sur le rôle essentiel de « la destruction créatrice pour une croissance soutenable ». C’est donc ce modèle mathématique, sur la gestion de l’innovation entrante vs l’innovation passée, appliqué au marché et non au système de santéqui a été considéré comme réalisation extraordinaire, porteuse d’un progrès durable pour la société.
La “Nobellisation” de Philippe Aghion est donc le fruit d’une démarche parfaitement scientifique, fondée sur une déontologie rigoureuse, qui fait honneur à la communauté scientifique et réoriente les boussoles d’une société parfois vacillante.
L’impact contre la mode
La cohérence et la rigueur scientifique caractérisent de la même façon la Fondation de l’Avenir, dont je préside le directoire. Tous les 10 ans depuis 1987, notre fondation reconnue d’utilité publique mesure l’impact de son action. Une mesure d’impact née bien avant les effets de mode, qui a tout d’une boussole scientifique.
En prévision du 40e anniversaire, nous avons choisi l’Agence Phare pour effectuer la mesure d’impact. Après quatre mois de travail, Emmanuel Rivat, Docteur en Sciences politiques, fort de 16 ans d’évaluation de politiques publiques et de pratiques philanthropiques, avoue avoir pivoté totalement son analyse.
En prenant connaissance des missions sociales de la Fondation de l’Avenir, il avait d’abord jugé le nombre des domaines soutenus par la Fondation comme une faiblesse, « par expérience ». Mais, au terme de son exploration, il a conclu que le caractère généraliste de la Fondation constitue singulièrement un atout à la circulation des méthodes, des savoirs et des échantillons. Et que notre interaction avec de multiples écosystèmes constitue même la source de l’impact le plus prometteur de notre organisation.
Tout au long de sa démarche, la vigilance a été de veiller à ne pas laisser les biais a priori prendre le pas sur les constats révélés. Nous avons appris que la mesure d’impact prend tout son intérêt quand elle s’autorise à aller à rebours de la mode.
Sciences dures et sciences « douces », même combat
Dans ces deux exemples du Nobel et de l’impact, l’intérêt de l’intervention scientifique est double. Il réside tant dans l’expertise partagée sur un sujet précis, que dans la méthode scientifique qui en est le sous-jacent.
C’est l’art et la manière de connecter passé, présent, futur. C’est accepter que des « faits » ou « innovations » scientifiques d’une époque puissent être remplacés par d’autres, dès lors que le chemin qui les relie est balisé par des données statistiques, par une contextualisation dans un environnement de recueil, par des méthodes transparentes et fiabilisées, et par d’autres regards.
Voilà que les cartes sont rebattues car, de plus en plus, l’interdisciplinarité entre au cœur de la médecine. À la Fondation de l’Avenir, nous voyons tous les jours comment dialoguent des sociologues, des data scientists, des médecins, des infirmiers, des paramédicaux… Nombreux sont ceux qui considèrent à présent la personne au cœur du soin non plus comme un objet, mais comme un sujet. Pas uniquement comme un corps ou un organe, mais plutôt comme un être sensible et capable.
Nous savons désormais que le savoir expérientiel du patient n’est pas comparable, ni remplaçable, par le savoir expert du soignant et inversement.
La décision d’un traitement est prise par le médecin responsable, mais après recueil du consentement du patient ou de la personne de confiance. Ce consentement est souvent fondé sur des données de biologie, de génétique, d’imagerie, d’histoire… de plus en plus souvent analysées avec l’aide de l’intelligence artificielle… à placer sous « garantie humaine ». Et en croisant les avis avec d’autres experts, dans la littérature, les colloques et les contre-expertises.
Le collectif comme solution
Nous sommes peut-être à l’heure de vérité. Notre société a bénéficié de grands progrès depuis 40 ans, sur le plan technique en sciences dures, comme sur le plan éthique dans ce que nous devrions peut-être mieux désigner comme les sciences « douces ». Pour l’ensemble de ces disciplines, notre pays est un vivier d’experts reconnus ou en devenir et il peut décider de continuer à l’être.
En imposant son autorité. Notre époque apporte beaucoup d’inédit, alors que le savoir se construit patiemment, humainement et non dans l’instant sur un écran.
Face aux points de bascule et aux défis, accueillons dès à présent les experts dans des espaces de confiance. Créons les lieux et les vecteurs qui permettront les rencontres, les débats, et les confrontations. Déterminons plus justement le moment choisi pour en faire état de façon sécurisée sur la place publique.
L’économie sociale et solidaire propose beaucoup de ces espaces, entre protection et prise de risque mesurée (clin d’œil à la cyndinique chère à Jean-Marie Fessler). Elle se développe et se développera encore grâce à la pluralité des profils et des ressources qui la composent.
Les fondations en sont l’une des illustrations. Le projet associatif du Centre français des Fonds et Fondations en est une autre, qui rappelle l’importance de la démarche scientifique.
Nos modes collectifs sont parfois vus comme des freins. Mais ils sont aussi des solutions pour relier le terrain hétérogène au concept modélisé. Pour analyser collectivement les risques, à éviter ou au contraire à prendre. Et pour s’autoriser une saine autocritique qui questionne l’expertise, « mélange d’adresse, de compétence et d’éloquence » selon l’Académie française, dans une chronique d’expertes.
La véritable expertise n’est ni individuelle ni immédiate : elle est collective, lente et méthodique. À l’heure des certitudes instantanées, la science reste une discipline du doute. Et peut-être l’une de nos dernières boussoles communes.
Marion Lelouvier,
Présidente du Centre français des Fonds et Fondations


