La séquence pourrait passer inaperçue, elle est tout sauf anodine. Au moment où Thierry Beaudet s’apprête à quitter la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE), une bataille d’influence s’engage pour lui succéder à la tête de la « troisième assemblée » de la République. Une bataille de femmes, oui. Et cela, alors que le Parlement fragilise au même moment l’un des maillons territoriaux de cette démocratie de la société civile : les Conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux (CESER).
Ce croisement d’actualités pose, en creux, une question simple : quelle place veut-on encore accorder à la société civile organisée dans la fabrique des politiques publiques ?
Nous aurons une partie de la réponse le 20 mai prochain, lorsque les 175 membres du CESE éliront leur nouvelle présidente. Car, pour la première fois, deux femmes sont en lice.
Deux femmes en lice pour le CESE
D’un côté, Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif qui représente plus d’une association sur deux en France, forte du succès du mouvement « Ça ne tient plus » organisé le 11 octobre dernier, et qui bénéficie du soutien explicite de l’ensemble des familles de l’économie sociale et solidaire (ESS France, Le Mouvement associatif, La Mutualité Française, le Président de la MAIF Yves Pellicier, Coop FR, Centre Français des Fonds et Fondations, Mouvement Impact France, les CRESS, UDES). Ainsi que de Mediatico !
De l’autre côté, Dominique Carlac’h, ancienne vice-présidente du Medef, soutenue pour sa part par les principales organisations patronales (Medef, CPME, FNSEA, CCI, U2P…), qui représente une vision plus traditionnelle de la société, des modèles économiques et du rapport au politique.
Au-delà des personnes, deux visions s’affrontent donc. Celle d’une société civile structurée autour de l’engagement, du bénévolat et de l’intérêt général, face à une représentation plus directement issue du monde économique et entrepreneurial. Hâte de voir le résultat du scrutin !
Une institution discrète… mais stratégique
Installé au Palais d’Iéna, le CESE est malheureusement très méconnu du grand public, alors que son rôle est central : il conseille le gouvernement et le Parlement, il produit des avis, il organise des consultations citoyennes.
Sous la présidence de Thierry Beaudet, l’institution a profondément évolué. La réforme de 2021 a renforcé la participation citoyenne, avec près de 60 000 citoyens associés aux travaux en cinq ans : Conventions citoyennes sur le climat, sur la fin de vie ou encore sur l’eau… « Une République vivante a besoin d’écouter en permanence ceux qui la font vivre », rappelle le président sortant. Le CESE s’est ainsi imposé comme un laboratoire de délibération.
Mais cette légitimité reste fragile. Régulièrement critiqué pour son coût (34 millions d’euros par an) ou son utilité, le CESE est même menacé de suppression – en vain pour l’instant – par certains responsables politiques. Sa survie tient autant à ses travaux qu’à l’incarnation de sa présidence.
Dans les territoires, les CESER fragilisés
Et c’est là que le calendrier devient troublant. Car pendant que le CESE s’apprête à élire sa nouvelle tête, l’Assemblée nationale vient d’adopter une disposition rendant facultatifs les CESER, ces conseils régionaux qui déclinent la représentation de la société civile dans les territoires, au niveau régional.
Cette décision, prise dans le cadre du dernier projet de loi de simplification de la vie économique, est dénoncée dans l’économie sociale et solidaire autant sur la méthode que sur le fond. « Aujourd’hui, j’ai mal à ma démocratie », réagit Dominique Vienne, vice-président de la CPME Nationale et président du CESER Réunion et des CESER de France, pointant un « cavalier législatif » touchant à la démocratie, introduit sans débat dans un projet de loi économique.
Même alerte du côté du Mouvement associatif et d’ESS France, qui rappellent que les CESER permettent d’associer les forces vives — associations, entreprises, syndicats — à l’élaboration des politiques publiques régionales. Les rendre facultatives, c’est introduire une incertitude majeure sur leur pérennité, et donc sur la qualité du dialogue démocratique local.
Une démocratie « en option » ?
Le contraste est donc particulièrement saisissant. D’un côté, une élection au CESE qui pourrait consacrer une vision renouvelée de la démocratie participative, fondée sur le débat organisé et la co-construction. De l’autre, une décision parlementaire qui affaiblit concrètement ces mêmes espaces de dialogue dans les territoires.
Pour Claire Thoury, le CESE doit justement être « un lieu où l’on organise le désaccord pour construire du consensus ». Une approche qui résonne avec les attentes d’une société en demande de participation, mais qui suppose des espaces institutionnels solides pour exister. Or c’est précisément ce maillage qui semble aujourd’hui fragilisé.


