Et si nos perceuses, nettoyeurs haute pression, robots culinaires ou appareils de bricolage n’étaient plus possédés individuellement, mais accessibles en location, à proximité immédiate de notre domicile ? Jadis, ma régie de quartier proposait aux habitants un espace bricothèque, qui fonctionnait sur ce principe. Le Covid est passé par là, la bricothèque a fermé.
Mais aujourd’hui, avec déjà 46 points de retrait en Île-de-France et un développement engagé à Lyon et Strasbourg, l’entreprise sociale Les Biens en Commun entend bien reproduire ce schéma, le professionnaliser, et faire de la location en libre-service une nouvelle norme de consommation urbaine.
Dans un contexte où la sobriété matérielle s’impose progressivement comme une nécessité autant écologique qu’économique, cette jeune entreprise française accélère discrètement son déploiement avec une promesse ambitieuse : rendre inutile l’achat d’une partie des équipements du quotidien.
Du vélo en libre-service aux objets du quotidien
Le modèle repose sur une intuition bien connue des économistes de la fonctionnalité : une grande partie des biens que nous achetons sont très faiblement utilisés. Une perceuse, par exemple, sert en moyenne quelques dizaines de minutes sur l’ensemble de sa durée de vie. Pourtant, elle est produite, transportée, stockée et achetée par des millions de foyers.
Les Biens en Commun propose de transposer à ces usages du quotidien un modèle déjà éprouvé dans la mobilité urbaine, celui du vélo en libre-service. Ici, ce ne sont plus des vélos, mais des objets domestiques qui sont rendus disponibles via des casiers connectés répartis dans des lieux de proximité.
L’utilisateur réserve en ligne, récupère l’objet à quelques minutes de chez lui, puis le restitue après usage, sans interaction humaine. L’ensemble du parcours est conçu pour être autonome, rapide et standardisé.
Une promesse de sobriété et de pouvoir d’achat
Derrière cette innovation logistique, la promesse affichée est double. Elle est d’abord écologique, puisqu’elle vise à réduire la production d’objets neufs et à augmenter le taux d’usage des biens existants. Elle est ensuite économique, dans un contexte où l’inflation et la pression sur le pouvoir d’achat rendent l’achat d’équipements ponctuels de plus en plus difficile à justifier.
Ce double argument est aujourd’hui central dans de nombreuses initiatives de l’ESS : proposer des alternatives concrètes à la propriété individuelle sans renoncer à l’accès aux services essentiels. Mais il soulève aussi une question récurrente dans ce type de modèle : la solution transforme-t-elle réellement les logiques de consommation ou ne fait-elle que les optimiser à la marge ?
Une infrastructure urbaine encore très située
Le développement actuel de Les Biens en Commun repose fortement sur la densité urbaine. Les 46 points de retrait déployés en Île-de-France dessinent un maillage de proximité qui suppose à la fois un tissu urbain dense, des flux importants d’usagers et une logistique optimisée.
Ce choix structurel inscrit le modèle dans une géographie très spécifique, celle des métropoles, où la mutualisation est rendue possible par la concentration des besoins et des populations. L’extension à Lyon et Strasbourg confirme cette trajectoire urbaine, mais laisse ouverte la question de la reproductibilité du modèle dans des territoires moins denses ou plus ruraux.
Une start-up à impact, dans une logique de scalabilité
Bien que positionnée clairement sur les enjeux de transition écologique et sociale, Les Biens en Commun n’est pas une association. Il s’agit d’une start-up commerciale, structurée autour d’une logique de croissance et récemment soutenue par une levée de fonds qui va lui permettre d’accélérer son déploiement.
Pour autant, son projet s’inscrit clairement dans le champ de l’entrepreneuriat « à impact » et de la révolution de nos modes de consommation. L’entreprise revendique en effet une ambition de réduction de la consommation de ressources, de mutualisation des biens et d’optimisation de leur usage. Elle se situe dans cette zone fréquentée par des acteurs hybrides, entre ESS, technologie et capital-investissement, qui cherchent à industrialiser des solutions dites “à impact”.
Les fondateurs défendent une vision à long terme dans laquelle la location d’objets du quotidien deviendrait un réflexe naturel, au même titre que l’usage de services de mobilité partagée. Dans cette perspective, la propriété individuelle reculerait au profit d’un accès généralisé à des biens mutualisés.
Cette vision s’inscrit dans une filiation intellectuelle proche de l’économie de la fonctionnalité, largement travaillée depuis plusieurs années dans les milieux de l’ESS. Mais elle interroge aussi sur ses conditions de réalisation concrètes : accessibilité réelle pour tous les publics, intégration dans les territoires moins denses, articulation avec les acteurs historiques de la mutualisation comme les ressourceries ou les associations locales.


