Le timing a quelque chose de vertigineux. Alors que les ministres des Finances du G7 se réunissent à Paris « face au chaos mondial », pour tenter de contenir des déséquilibres économiques et géopolitiques jugés désormais “insoutenables”, un autre effondrement se joue dans un silence assourdissant : celui de l’aide publique au développement (APD), qui permettait jusque-là d’amortir tant bien que mal le choc des crises internationales.
En quelques mois, les coupes budgétaires opérées par la France ont dépassé les 2 milliards d’euros, mais le phénomène est surtout mondial, dans la foulée de l’effondrement de l’aide américaine décidée par Washington. Les conséquences sont immédiates : des projets arrêtés, des dispensaires fermés, des programmes éducatifs suspendus, des salariés licenciés, des populations abandonnées.
Selon Coordination SUD, 94 % des ONG françaises ont été touchées par les réductions budgétaires du gouvernement français. Plus de 10 000 emplois ont déjà été supprimés dans le secteur, soit un poste sur cinq. Et les conséquences dépassent largement les frontières françaises, puisque 15 millions de personnes dans le monde seraient directement affectées par l’arrêt ou la réduction de milliers de projets de solidarité internationale.
Le député Boris Tavernier a récemment interpellé la ministre chargée de la Vie associative, Marina Ferrari, à l’Assemblée nationale. Son constat est brutal : « Ça ne tient plus », reprend-il en écho au mot d’ordre associatif d’octobre 2025. Effectivement, tout indique que le modèle craque.
La solidarité internationale entre dans une zone de rupture
Depuis des années, les ONG françaises vivaient déjà sous tension, prises dans un étau entre inflation des besoins humanitaires, instabilité géopolitique et stagnation des financements. Mais cette fois, la rupture change d’échelle.
La carte publiée par Coordination SUD documente les effets du désengagement français dans 79 pays. Vingt-trois programmes ont été totalement abandonnés. Derrière chaque fermeture, des équipes locales sont dissoutes, des partenariats historiques sont rompus et des services vitaux sont parfois interrompus du jour au lendemain.
À Mayotte, la situation des Apprentis d’Auteuil illustre concrètement cette onde de choc. Quarante salariés y sont aujourd’hui menacés de licenciement, faute de financement dans les temps – et à hauteur des enjeux – de l’Aide sociale à l’enfance ou du FSE européen. Et ce cas est loin d’être isolé. Dans de nombreuses ONG, les directions passent désormais davantage de temps à chercher comment payer les salaires qu’à construire des réponses de long terme aux crises sociales, sanitaires ou climatiques.
Le paradoxe est violent : jamais les besoins n’ont été aussi massifs — conflits, dérèglement climatique, migrations forcées, insécurité alimentaire, pandémies — et jamais les moyens n’ont été aussi brutalement réduits !
La fin du modèle des ONG ?
Mais derrière la chute de l’APD, se cache peut-être l’épuisement d’un modèle historique de solidarité internationale, largement dépendant de financements publics.
C’est le diagnostic posé sans détour par Alexandre Lourié, directeur général International du Groupe SOS. Pour lui, « la moitié des ONG se dirige vers la faillite ». Continuer à chercher uniquement des compensations via le mécénat ou les dons relèverait désormais du mirage.
Son appel est clair : transformer certaines ONG en entreprises sociales. Voilà qui ne manque pas de choquer dans un secteur où la logique marchande est largement perçue comme incompatible avec l’intérêt général. Pourtant, la question mérite d’être posée : comment continuer à produire de l’impact social lorsque les modèles économiques ne permettent plus de financer durablement l’action ?
Mais le débat dépassera largement la seule diversification des ressources : les ONG produisent assurément de l’utilité sociale, de la stabilité, de la prévention des crises et de la cohésion. Mais ces bénéfices restent largement invisibles dans les mécanismes économiques dominants. C’est la question de la visibilité de l’impact social qu’il convient, une nouvelle fois, d’approfondir.
Le coût du désengagement
Enfin, ce qui se joue aujourd’hui est aussi profondément politique. Depuis plusieurs années, l’aide au développement est régulièrement présentée comme une variable d’ajustement budgétaire, parfois caricaturée comme une dépense extérieure secondaire face aux urgences nationales.
Mais ce raisonnement oublie une réalité fondamentale : l’APD n’est pas uniquement une politique de solidarité. C’est aussi un investissement géopolitique, sanitaire, économique et démocratique.
Quand la France se retire de certains territoires, d’autres puissances avancent. Quand les programmes de santé ou d’éducation disparaissent, les crises migratoires, sécuritaires, sanitaires ou humanitaires s’aggravent. Et quand les ONG s’effondrent, c’est une partie de la capacité d’action collective qui disparaît avec elles.
Le G7 débat cette semaine des déséquilibres mondiaux, de l’instabilité économique et des tensions internationales. Mais comment prétendre stabiliser le monde tout en affaiblissant les acteurs qui, précisément, travaillent chaque jour à éviter son basculement ?



