C’est une victoire salvatrice pour les uns, une potion amère pour les autres. Mais au-delà des équilibres politiques, le résultat des élections municipales ouvre surtout une séquence inédite : le résultat du scrutin préféré des Français va redessiner nos villes et nos villages pour une durée de 7 ans… car un mandat municipal « normal » de 6 ans s’achèverait en 2032, année présidentielle, les prochaines municipales seront donc décalées d’un an. Cet horizon inhabituellement long pourrait permettre d’inscrire des politiques de transformation dans la durée. Encore faut-il savoir lesquelles.
Pour l’économie sociale et solidaire (ESS), l’enjeu est clair : sortir du statut de variable d’ajustement pour devenir un véritable levier de transformation territoriale. Sur ce point, plusieurs signaux émergent dans de grandes villes comme Paris, Lyon et Marseille, mais aussi Grenoble, Lille, Roubaix, Nantes, Nîmes ou Montpellier, entre autres.
Des villes conservées ou gagnées par la gauche plurielle, comme un hommage à Lionel Jospin qui nous quittait malheureusement la nuit suivante. Des villes qui seront préservées des attaques violentes promises par la droite la plus dure et par la droite extrême, lors des campagnes locales : les subventions associatives, les festivals culturels, les projets d’inclusion, les revendications écologistes étaient leur cible. De même que l’égalité d’accès aux droits, la liberté d’informer, le planning familial, les plaidoyers féministes, ou le pouvoir d’agir près de chez soi.
Paris, Lyon, Marseille, Grenoble
Alors regardons ces villes, et observons d’abord Paris : « La capitale « ne sera jamais une ville d’extrême droite », a affirmé le nouveau maire, Emmanuel Grégoire (50,52%) qui avait refusé toute alliance avec LFI (7,96%). Face à lui, la ministre de la Culture, Rachida Dati, a réalisé un score médiocre (41,52%), alors que l’extrême droite et le centre droit s’étaient pourtant désistés pour elle après le premier tour. Convoquée au tribunal en septembre prochain pour ses affaires judiciaires, elle avait espéré y échapper par un changement de mode de scrutin (loi PLM à Paris, Lyon et Marseille) voté l’été dernier qui lui aurait assuré la victoire.
Mais regardons aussi Grenoble, où Laurence Ruffin a conquis la ville avec une liste d’union de la gauche (56,59%), incluant LFI au second tour, face à l’ancien maire LR Alain Carignon qui fut lui aussi jadis marqué par les affaires (43,41%). La symbolique est forte, d’abord, parce que le message des électeurs est clair : ils ne veulent plus d’affairistes au pouvoir en France. Ensuite, parce que Laurence Ruffin, qui fréquenta Emmanuel Macron durant ses années lycée à Amiens et qui est aussi la soeur du député de la Somme François Ruffin (ex-LFI), a réussi à maintenir Grenoble dans le giron écologiste. Enfin, parce que Laurence Ruffin, désormais première femme maire de Grenoble, a aussi dirigée durant 20 ans une coopérative, la Scop Alma spécialisée dans les logiciels : son management municipal s’en ressentira, tout comme le fut sa campagne.
À Marseille, Benoît Payan l’a emporté (54,34%) sans s’allier à LFI, face à la liste RN menée par Franck Allisio (40,30%). L’extrême droite réalise un score historique dans la deuxième ville de France, mais elle ne gagne pas. Les acteurs associatifs de Marseille, probablement la ville la plus multiculturelle de France, ont eu des sueurs froides !
À Lyon, l’écologiste Grégory Doucet (50,67%) a réussi à conserver la ville de justesse, face à l’ancien président de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas (49,33%), qui était donné vainqueur jusqu’à la veille du premier tour et qui s’avère bien peu fair play : ce dernier enrage et a déposé un recours, qui ne devrait pas changer la donne.
Bordeaux, Romainville, Nanterre, l’Ile-Saint-Denis
Bien sûr, il y a la déception de Bordeaux, qui accueillait le Forum mondial de l’ESS à l’automne dernier, dans lequel le maire sortant Pierre Hurmic s’était fortement investi, mais qui a perdu la ville d’un cheveu (49,05%) face à Thomas Cazenave (50,95%), ancien ministre des Comptes publics du gouvernement d’Elisabeth Borne. Le parcours et la vision politique de Thomas Cazenave ne devraient pas plaider pour une nouvelle phase de développement de l’économie sociale et solidaire à Bordeaux. Je verrais bien Timothée Duverger, qui dirige la chaire ESS de Sciences Po Bordeaux, aller de temps en temps donner un coup de main à Laurence Ruffin, à Grenoble : dans l’entre-deux tours, Timothée Duverger appelait à dépasser la démocratie participative, défendant la vision d’une « ville coopérative » inspirée des Scop, pour redonner du pouvoir d’agir aux citoyens !
En Ile-de-France, notons également des résultats symboliques pour l’économie sociale et solidaire : à Romainville, la liste menée par l’entrepreneur social François Dechy, maire sortant et ex-fondateur de Baluchon, a été réélue haut la main (41,87%) dans le cadre d’une quadrangulaire. À Nanterre, le président du Crédit Coopératif, Jérôme Saddier, ancien président d’ESS France, fait son entrée au conseil municipal : il figure au troisième rang de la liste menée par le maire sortant Raphaël Adam, réélu par 47,93% des voix dans le cadre d’une triangulaire. À l’Ile-Saint-Denis, l’entrepreneur de territoire Mohammed Gnabaly, maire sortant, a été réélu dès le premier tour pour son 3e mandat avec 52,75 % des voix.
Paris, tête de pont pour une impulsion nationale ?
Mais c’est à Paris que les attentes sont les plus fortes, car la capitale pourrait impulser à elle seule une dynamique nationale sur l’ESS. Emmanuel Grégoire, qui a rencontré les acteurs du secteur mi-février durant sa campagne (lire l’article), leur a promis de faire de Paris « la capitale de l’économie sociale et solidaire » et « un rempart pour la démocratie, pour la société civile et pour toutes celles et ceux qui s’engagent ». Dont acte.
Il a promis que l’Hôtel de Ville de Paris deviendrait une Maison des associations, symbole vivant de la démocratie citoyenne. Et que l’engagement bénévole serait reconnu et valorisé, au travers notamment d’un Parcours d’engagement, constitué notamment de formations gratuites pour les dirigeants associatifs.
Enfin, il a assuré, face à la crise budgétaire des associations, qu’il mettrait en place un fonds d’urgence pour éviter les cessations d’activités associatives. Qu’il sanctuariserait les budgets des associations des quartiers populaires et des associations féministes. Qu’il développerait les conventions de financements pluriannuels, ce dont rêvent toutes les associations. Et qu’il orienterait 50% de la commande publique parisienne vers les PME et les structures de l’économie sociale et solidaire, pour soutenir encore davantage l’emploi local et une économie plus juste.
Sur le papier, le cap est clair. Dans les faits, tout reste à faire. Car l’ESS ne demande pas seulement des subventions. Elle veut surtout stabiliser son modèle économique innovant en développant son chiffre d’affaires, avec le soutien de la puissance publique pour obtenir des débouchés économiques, de la visibilité, et une intégration réelle dans les politiques publiques.
L’ESS a besoin de passer d’une logique de soutien à une logique de structuration, pour devenir une composante à part entière du développement économique local. Dans sept ans, une question simple s’imposera : les villes auront-elles réellement changé d’économie ? Ou simplement prolongé leurs habitudes ?




