Il y a des moments où les lignes de fracture ne sont plus seulement politiques, mais démocratiques. La tribune de Pascal Demurger, directeur général de la MAIF, publiée dimanche dans le journal Le Monde, en fait partie. Surmontée de la mention « Election présidentielle 2027 », elle interpelle tous les dirigeants d’entreprises en France. Qu’ils relèvent de l’ESS, ou non.
« On voit depuis quelques mois un certain nombre de patrons de grandes entreprises accepter de côtoyer ou de dîner fréquemment avec des dirigeants du Rassemblement national. Je pense que c’est une erreur tactique autant qu’une illusion politique », expliquait hier Pascal Demurger sur France Inter. Mardi dernier, le dîner chez Drouant entre Marine Le Pen et plusieurs dirigeants du CAC 40, dont le patron de LVMH Bernard Arnault, était donc une très mauvaise idée.
Car, ce dont ont besoin les dirigeants du RN, c’est de crédibilité : « Leur programme économique est relativement faible. En les fréquentant, les patrons font la courte échelle au RN et l’aident dans sa recherche de légitimité », précise le directeur général de la MAIF, qui est également co-président du Mouvement Impact France. Il l’affirme : « On a tous reçu des sollicitations du RN. Heureusement, la très grande majorité des patrons a refusé. Il est nécessaire que les dirigeants d’entreprises résistent ».
Les réactions chez Weavers et Singa
Résistance, le mot est lâché. L’ESS monte au créneau ! Flora Vidal Marron, fondatrice de Weavers, déclare dans sa dernière chronique « Les Expertes », sur Mediatico : « Face à l’extrême droite, la coopération territoriale est une réponse politique ». Elle affirme que la montée des exclusions se combat certes dans les urnes, mais d’abord sur le terrain, dans la manière dont nous organisons l’inclusion des plus fragiles (…) Pour elle, il est donc indispensable de documenter les coopérations et de mutualiser les apprentissages, car « c’est au cœur des territoires que se joue la défense la plus durable de notre pacte républicain » (lire sa tribune sur Mediatico).
Benoît Hamon, président d’ESS France et directeur général de Singa, est lui aussi dans les starting blocs. La campagne pour l’élection présidentielle 2027 a démarré fin mars, au lendemain des élections municipales. Douze mois, c’est court ! Benoît Hamon a immédiatement salué la prise de parole « remarquable » de Pascal Demurger, car elle rappelle que « les entreprises de l’ESS et de l’économie à mission ne peuvent pas être neutres face à l’extrême droite ».
Mais Benoît Hamon sait aussi que les différentes familles de l’économie sociale et solidaire n’ont pas toutes le même rapport au positionnement politique. D’une part, parce que leurs budgets, sous pression, proviennent en partie de fonds publics. D’autre part, parce que leurs bénéficiaires, leurs sociétaires, leurs usagers pensent et votent comme ils veulent. Le président d’ESS France a douze mois pour tenter de souder « LA » famille de l’ESS, il va s’y employer.
« Entrisme islamique » et racisme en politique
Le monde du mécénat et des fondations, lui aussi, devrait bientôt réagir. À la lecture du dernier projet de loi porté par Bruno Retailleau contre l’ « entrisme islamiste », en discussion parlementaire depuis quelques jours, l’avocat Colas Amblard alerte sur un risque majeur : celui d’un durcissement progressif du contrôle des associations, allant bien au-delà de la lutte contre des dérives visées par la loi « séparatisme » de 2021.
Selon Colas Amblard, après le Contrat d’engagement républicain et la pression accrue sur les subventions, surgit désormais « l’hypothèse d’un encadrement du mécénat via la suspension des avantages fiscaux » aux associations qui n’auraient plus l’heur de plaire. Ainsi, l’Etat qui accompagnait hier les initiatives citoyennes, devient subitement répressif !
Enfin, l’entrepreneur social Taoufik Vallipuram alerte sur le racisme en politique, persistant et trop souvent traité comme une succession « d’affaires », sans remise en cause structurelle. Après l’élection de Bally Bagayoko comme nouveau maire de Saint-Denis, immédiatement victime d’injures à caractère raciste sur CNews, Taoufik Vallipuram dresse un constat sévère : indignation médiatique ponctuelle, réactions politiques immédiates, puis plus rien ! Les violences sont visibles lorsqu’elles éclatent, dit-il, mais elles ne sont jamais traitées comme un système à combattre.
Quand le monde économique commence à « s’accommoder »
Ce qui est en jeu dans notre société dépasse ainsi largement les calculs électoraux de 2027. Il s’agit de la banalisation progressive d’une idée simple et dangereuse, selon laquelle l’extrême droite serait devenue une option de gouvernement comme une autre. D’autant plus inquiétante, que Pascal Demurger nous décrit un mouvement discret mais bien réel : oui, des dirigeants d’entreprise rencontrent, échangent, voire forment la doctrine des cadres du RN, au nom du réalisme économique ou de la préparation à une hypothétique alternance. Et nous savons tous à quel point l’économie dirige le monde.
En Hongrie, après 16 ans au pouvoir, le dirigeant d’extrême droite Viktor Orban a été battu ce dimanche par le conservateur pro-européen Peter Magyar, à l’issue des élections législatives. Mauvaise nouvelle pour Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui perdent-là un précieux soutien à un an de l’élection présidentielle en France. Mais les économistes le savent : Viktor Orban a verrouillé le système économique hongrois, en attribuant d’innombrables marchés publics à ses plus proches soutiens.
Peter Magyar parviendra sans doute à réformer la constitution hongroise dans l’année. Mais nul doute que les marchés publics ne seront pas défaits de sitôt : trop d’emplois sont en jeu.
Pour aller plus loin :
- Lire la tribune de Pascal Demurger, dans Le Monde :
- Lire la chronique de Flora Vidal Marron, sur Mediatico :
- Lire l’analyse de Colas Amblard, sur le projet de loi sur l’entrisme islamique :


