« Information = pouvoir ». Ce slogan d’Act Up a profondément marqué mon parcours associatif et professionnel. Pendant trente ans, comme journaliste spécialisée santé-social, j’ai exploré les questions d’accès aux soins et aux droits des personnes, notamment les plus précarisées.
Mes armes associatives se sont forgées au contact des personnes touchées par le VIH/sida, rencontrées lorsque j’écrivais pour Le Journal du sida de l’association ARCAT. Ces personnes m’ont transmis l’histoire de leur lutte vitale pour accéder aux informations, aux savoirs, aux soins et aux droits ; pour revendiquer leur rôle politique de malades transformateurs de la société ; pour reprendre du pouvoir face à la toute-puissance médicale.
[Par Marianne Langlet, chargée de mission recherche & développement au Collectif des associations citoyennes, invitée sur Mediatico dans notre rubrique « Les Expertes de l’ESS »]
Leur combat a été à l’origine de nouvelles lois, comme celle de 2002 relative aux droits des usagers du système de santé ; de nouveaux droits, comme le droit au séjour pour raisons médicales ; ou encore de structures sociales telles que les appartements de coordination thérapeutique. Des lois, des droits, des structures qui font aujourd’hui partie du droit commun.
Pourtant, bien souvent, leurs racines plongent dans des batailles commencées dans l’illégalité, afin d’interpeller un système jugé illégitime et de le transformer.
Souvenons-nous des premiers programmes de distribution de seringues pour lutter contre l’épidémie dévastatrice touchant les usager·es de drogues. Souvenons-nous de ces militants couchés devant les avions pour empêcher les expulsions de personnes malades vers leur pays d’origine. Souvenons-nous des actions coup de poing d’Act Up-Paris rappelant aux pouvoirs publics leur devoir de protection et d’information.
Comment ces actions seraient-elles perçues aujourd’hui, alors que les libertés associatives sont chaque jour davantage attaquées, que leur mission politique d’interpellation est oubliée et que l’injonction à la neutralité devient de plus en plus forte ?
Pendant mes trente années de journalisme, en grande partie au journal Lien Social, j’ai observé les atteintes portées à nos conquêtes sociales et l’extension continue des logiques de marché aux espaces du lien et du soin. Au milieu des années 2010, j’ai rejoint le Collectif des associations citoyennes, alors seule association engagée contre la marchandisation et la financiarisation des associations
En 2022, nous avons lancé un Observatoire citoyen de la marchandisation et de la financiarisation des associations avec un objectif : décrypter ces processus, informer pour reprendre du pouvoir sur eux, montrer comment ils façonnent nos pratiques et nos imaginaires. Nos travaux montrent qu’ils accompagnent une dépolitisation progressive du secteur, un affaiblissement de leur capacité d’interpellation et font le lit des répressions associatives actuelles au détriment des droits fondamentaux des personnes, notamment celles qui sont les plus précarisées.
Avec cet Observatoire, nous voulons croiser les savoirs associatifs et académiques pour inscrire ces dynamiques dans une réflexion plus large sur la répression des libertés associatives et la restriction de l’espace civique désormais observée partout en Europe. Nous voulons aussi revendiquer notre capacité collective à construire d’autres récits, à sortir de ces logiques mortifères.
Si nous regardons l’histoire, nous disposons déjà d’exemples inspirants, comme la construction de la Sécurité sociale. Le sociologue Nicolas Da Silva décrit parfaitement cette « bataille de la Sécu », construite hors de la sphère du marché et celle de l’État afin d’extraire un besoin essentiel — la santé — de leurs influences. Cette Sécurité sociale d’après-guerre, gérée par les personnes concernées , demeure une source d’inspiration pour étendre à d’autres secteurs essentiels ce principe de la « Sociale ».
La sécurité sociale de l’alimentation fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle, mais des réflexions émergent également autour d’une sécurité sociale du logement, de la culture ou encore des soins funéraires… Et pourquoi pas, demain, une sécurité sociale des associations ?
La liberté d’association est un principe fondamental inscrit dans notre Constitution. Elle est également protégée par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Elle constitue l’un des piliers essentiels de la vitalité démocratique. À ce titre, il serait légitime de penser un système de financement, appuyé sur le principe de subvention, plus démocratique, plus structurant et plus serein que le modèle actuel. « L’urgence démocratique », comme le rappelle le rapport du Conseil économique, social et environnemental sur le financement des associations, est désormais pressante.
Nous sommes aujourd’hui confrontés de plein fouet à ce que l’économiste et historien Arnaud Orain nomme un « capitalisme de la finitude ». Une bascule autoritaire qui assume que l’extension néolibérale dans un monde aux ressources finies ne fait désormais plus bon ménage avec la démocratie ni avec l’État de droit.
Face à cette accélération, il devient essentiel de construire d’autres récits pour s’extraire d’une vision utilitariste, productiviste, standardisée et techno-solutionniste.
Essentiel aussi de sortir de notre seule posture défensive — nécessaire, mais désespérante — pour réinventer d’autres horizons, de nouveaux « jours heureux ».
Essentiel, enfin, de renforcer les espaces qui résistent encore aux logiques de marchandisation et de financiarisation.
Marianne Langlet
Chargée de mission recherche & développement, Collectif des associations citoyennes



