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France Tiers-Lieux disparaît : la fin silencieuse d’une politique publique de huit ans

Pas une déclaration, pas un communiqué, aucun débat public. L’assemblée générale de France Tiers-Lieux a voté sa propre dissolution lundi 29 juin, sans un bruit. À la veille des départs en vacances, pour ne pas déranger. Sans attendre la fin de sa convention avec l’Etat dans deux mois, car le sujet serait revenu au coeur des débats budgétaires de l’automne et aurait fait désordre. Cette fois, pas de retour en arrière : Bercy fait des économies. Beaucoup d’économies ! 

Car derrière cette décision administrative, se joue bien plus que la fermeture du Groupement d’intérêt public (GIP) qu’est France Tiers-Lieux : c’est toute la politique nationale de soutien aux tiers-lieux engagée depuis 2018 qui est remise en question. Avec ses déclinaisons territoriales au service de l’emploi, de l’innovation sociale, de la transition écologique, de l’alimentation durable… Depuis huit ans, l’État a consacré près de 300 millions d’euros au développement des tiers-lieux. 

Mais depuis plusieurs mois, les signaux étaient au rouge. Lors du vote du budget 2026, les crédits consacrés aux tiers-lieux avaient été littéralement sacrifiés, passant de 13 millions d’euros à seulement 1 million d’euros annuels, malgré l’avis contraire du Parlement, en raison du recours du gouvernement au 49.3 (lire sur Mediatico en mars dernier).

La disparition de France Tiers-Lieux apparaît à l’évidence comme l’aboutissement du désengagement de l’Etat et doit être replacé dans un contexte plus large :

« Ce qu’est en train de vivre le GIP France Tiers-Lieux s’inscrit dans un mouvement similaire à ce que vivent plusieurs agences telles que l’ADEME ou l’Office français de la biodiversité, un mouvement de verticalisation de l’action publique qui nous semble dangereux et qui nous alerte d’autant plus en cas de bascule politique et de prise en main de l’administration par des partis qui ne partagent pas les préoccupations républicaines qui sont les nôtres », a réagi hier soir l’Association Nationale des Tiers-Lieux (ANTL), qui représente les tiers-lieux eux-mêmes.

Huit ans pour bâtir une politique nationale

La disparition de France Tiers-Lieux apparaît à l’évidence comme l’aboutissement de ce désengagement. Tout commence en 2018 avec le rapport Faire ensemble pour mieux vivre ensemble, remis par Patrick Levy-Waitz. À l’époque, la France compte environ 1 800 tiers-lieux. L’État reconnaît alors leur rôle dans les transformations du travail, des territoires et des services de proximité, et engage une stratégie nationale, pariant notamment sur le développement du numérique pour désenclaver les territoires en zone blanche.

Une association de préfiguration visant à coordonner le mouvement est créée en 2019, avant de laisser place en 2022 à un Groupement d’intérêt public (GIP) nommé France Tiers-Lieux, réunissant cinq ministères, l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL) qui représente les acteurs de terrain.

En huit ans, près de 300 millions d’euros sont investis dans cette politique et le nombre de tiers-lieux double pour dépasser aujourd’hui les 4 000 structures. Selon le dernier recensement national, 35 % sont implantés en milieu rural et 83 % coopèrent avec les collectivités locales : c’est un signe de leur bonne intégration dans les stratégies de développement territorial, mais cela n’offre aucune garantie que les collectivités vont se substituer au désengagement financier de l’Etat.

France Tiers-Lieux, un opérateur devenu indispensable

Tristesse, car la disparition du GIP ne se résume pas à la suppression d’une structure administrative. France Tiers-Lieux assurait une série de missions devenues centrales pour son l’écosystème : accompagnement de plus de 400 tiers-lieux dans leur développement, animation de l’Observatoire national, production de guides et d’études chiffrées, formation des collectivités, coordination interministérielle, diffusion des bonnes pratiques, ingénierie de projets… 

Pendant la crise sanitaire, l’organisation avait aussi coordonné, avec la Fondation de France, le fonds d’urgence Makers contre le Covid, mobilisant plus de 400 tiers-lieux et 30 000 fabricants bénévoles pour produire plusieurs millions de masques et d’équipements sanitaires.

Au fil des ans, France Tiers-Lieux était aussi devenue l’interlocuteur privilégié de nombreux ministères pour déployer des dispositifs tels que les Fabriques de territoire, les Manufactures de proximité, les tiers-lieux de formation, ou encore des programmes liés à l’alimentation, à la culture, au patrimoine ou à l’insertion. 

Une dissolution sans explication

Mais le plus douloureux, c’est probablement la manière dont la décision est intervenue. Selon plusieurs membres du GIP, les équipes sont restées plusieurs mois sans visibilité sur leur avenir, tout en poursuivant leurs missions. Les partenaires institutionnels continuaient de solliciter France Tiers-Lieux comme opérateur national, alors qu’aucune décision officielle n’était annoncée.

Pire encore, les conclusions de l’évaluation conduite par l’Inspection générale de l’administration, remise au gouvernement en janvier 2026, n’ont toujours pas été rendues publiques. Enfin, aucun document ne précise quelles missions seront reprises, par quels acteurs, ni selon quel calendrier.

Des inquiétudes pour les territoires

Pour de nombreux observateurs, cette absence de transparence envoie un message clair : celui de la fin d’une politique publique largement saluée ces dernières années. 

Spécialiste de l’économie sociale et solidaire, Timothée Duverger qualifie cette dissolution de « coup d’arrêt brutal » à une politique qui avait pourtant démontré son efficacité. À ses yeux, c’est toute l’ingénierie nationale — observation, formation, accompagnement et coordination interministérielle — qui risque désormais de disparaître.

Même constat du côté de l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL), qui souligne le paradoxe d’une politique interrompue alors même que les besoins demeurent. Cette ingénierie nationale était précisément conçue pour accompagner un mouvement ancré dans les territoires, sans le piloter de manière descendante.

Plus qu’un opérateur, une méthode

La disparition simultanée des crédits d’un côté, de l’opérateur national et de la gouvernance interministérielle de l’autre, laisse planer une question qui reste sans réponse : l’État considère-t-il désormais que sa politique nationale en faveur des tiers-lieux est achevée ?

Après huit années de montée en puissance, une page se tourne. Reste à savoir si une autre s’ouvrira. Ou si cette dissolution marque définitivement la fin d’une ambition nationale.

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