Chevalière de l’ordre national du mérite, Mathilde Boulay a mis deux ans à accepter sa médaille. Dans son ouvrage « Nous méritons mieux » (Calmann-Lévy), la déléguée générale de L’Ascenseur, collectif de plus de 100 associations engagées pour l’égalité des chances, raconte son parcours pour démonter le mythe de la réussite individuelle. À six mois de la présidentielle, elle demande aux candidats un engagement sur l’école et sur le rôle économique des associations.
Des lycéens dans la rue, des établissements où il fait 10 degrés l’hiver, une élection présidentielle dans six mois : pour Mathilde Boulay, l’égalité des chances ne peut plus être une grande promesse de fin de discours. « Il faut absolument que ce soit un sujet de campagne », affirme-t-elle dans l’émission ESS On Air de Mediatico. La déléguée générale de L’Ascenseur, qui fédère plus de cent associations sur l’accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, à l’entrepreneuriat, à la culture et au sport, vient de publier un livre très personnel sur le mérite, et c’est précisément son histoire qui porte l’argument.
Un livre de parcours : mettre son histoire au service de la cause
Mathilde Boulay dirige L’Ascenseur depuis bientôt cinq ans, après un passage par la transition écologique au sein du groupe SOS. Elle explique avoir accumulé, dans ce poste, des témoignages, des données de recherche et des remontées d’associations, mais aussi des questions récurrentes sur les raisons de son engagement. Son livre est une manière de les mettre en récit : « une histoire à la fois familiale, territoriale », dit-elle, et « une forme de sensibilité aux injustices depuis toujours ». Elle préfère faire bouger les lignes que devenir multimillionnaire : « je m’ennuierais fondamentalement ».
Cette histoire est aussi celle de ses racines. Ses grands-parents maternels sont originaires de Martinique, sa famille paternelle de la ruralité, qu’elle revendique avec la même force. Mais l’héritage antillais est, dit-elle, celui vers lequel on la ramène le plus, et « celui qui crée le plus d’inégalités et de discriminations » dans la vie des siens : la sienne, celle de ses frères et celle de sa mère. Elle a grandi, fille d’enseignant, dans une famille nombreuse, avec quatre frères et un frère de cœur. Ses parents lui ont transmis l’égalité, la solidarité, la tolérance, de l’humour aussi, et une règle : « on ne laisse jamais quelqu’un sur le bord du chemin ».
C’est ce fil qu’elle tire pour les jeunes que L’Ascenseur accompagne, majoritairement issus de milieux populaires, en zone urbaine ou rurale. Elle espère leur faire gagner du temps sur ce qui lui en a pris plus, à elle : la légitimité de prendre la parole. « Ce sont des choses que j’aurais aimé entendre beaucoup plus tôt », assure-t-elle. Le collectif met d’ailleurs les jeunes au premier plan : ce sont eux, estime-t-elle, les mieux placés pour parler des inégalités qu’ils subissent.
Le soir du lancement de son livre, un invité surprise : François Hollande. L’ancien président de la République a estimé que le livre devait être lu par celles et ceux qui doutent. Dans notre émission, Mathilde Boulay y ajoute un second public : les plus privilégiés, ceux qui se disent que tout va bien et que « certains devraient peut-être travailler plus ». À ceux-là, elle voudrait montrer les obstacles du quotidien.
Le mythe du « quand on veut, on peut »
Son raisonnement repose sur une distinction entre deux définitions de l’égalité des chances. La première en fait une affaire d’individus, qui devraient recréer eux-mêmes une égalité absente au départ. La seconde, qu’elle défend, la tient pour un objectif collectif : « On doit tous arriver au même endroit, mais on ne part pas du tout du même endroit. » Selon elle, la réussite dépend de l’origine sociale, territoriale, ethnique, du genre ou de l’orientation sexuelle, et un système peut la favoriser ou la freiner.
Pour ce qui est de donner de l’espoir à la jeunesse, elle voit dans le « quand on veut, on peut » un mirage : certaines trajectoires de réussite deviennent des étendards, mais pour les autres, l’échec se transforme en responsabilité individuelle. Voilà pourquoi sa propre définition du succès est collective : on ne réussit jamais seul, il y a toujours une personne, une institution, un club sportif ou une association qui permet d’avancer.
L’ordre du mérite, symptôme d’un système de distinction
Le livre raconte aussi un paradoxe : Mathilde Boulay est chevalière de l’ordre national du mérite, une médaille qu’elle a mis deux ans… à accepter. « J’ai un problème avec la hiérarchisation des mérites », explique-t-elle. Qui juge ? Selon quels critères ? Avec quelle légitimité ?
Sa première réaction a été de se demander pourquoi elle serait plus méritante que ses frères. Nommée au titre du contingent du Premier ministre, elle dit ignorer encore qui l’a proposée. Elle a découvert, selon ce qu’elle en a compris, un fonctionnement par cooptation qu’elle juge « à l’inverse de l’égalité des chances ».
Elle a finalement accepté la médaille républicaine, pour partager ce moment avec sa famille, ses collègues et les jeunes qu’elle accompagne. Elle s’est autorisée, dit-elle, « un moment de répit ».
Elle relève aussi une coïncidence historique : en 1963 sont créés à la fois l’Ordre national du mérite, et le Bumidom qui organisait la migration depuis les départements d’outre-mer vers l’Hexagone. Dans les deux cas, dit-elle, il s’agit de « forces vives » : les unes envoyées travailler à des postes modestes sans véritable reconnaissance, les autres distinguées parmi les plus privilégiées.
Présidentielle : l’école d’abord, et les associations comme acteurs économiques
Face aux inégalités que l’ascenseur social ne sait plus réparer, les candidats ne devaient prendre qu’un engagement, estime Mathilde Boulay : l’école. Revaloriser le métier d’enseignant en salaire et en conditions de travail, redéfinir la carte de l’éducation prioritaire, et surtout tenir une ligne dans la durée. Elle critique l’instabilité d’un ministère devenu, selon elle, « un ministère de la communication », où l’on change de ministre et de grandes mesures au minimum tous les deux ans.
Elle demande aussi aux candidats de sortir des débats « racoleurs » sur la sécurité et l’immigration, et de reconnaître les associations comme des acteurs économiques et démocratiques, qui font revenir des décrocheurs et rendent accessibles des offres culturelles.
« On rapporte de l’argent, on coûte beaucoup moins cher que les entreprises qui défiscalisent », assure-t-elle, en demandant de sortir du discours selon lequel les associations coûtent.
Son message final aux candidats : « On mérite la justice sociale, toutes et tous. » Faute d’y répondre, prévient-elle, « les révoltes vont continuer ». Pour cette raison au moins, l’école et le financement associatif doivent devenir des priorités de mandat. Plutôt que des variables d’ajustement.




