Cinquante ans d’engagement pour l’économie sociale et solidaire. Une vie ! Dans le dernier épisode de l’émission “ESS On Air” de Mediatico (vidéo en fin d’article), nous recevons cette semaine Hugues Sibille. Figure historique de l’ESS française, ancien délégué interministériel à l’économie sociale, artisan de la création des Scic, de l’Avise, des DLA ou encore du Labo de l’ESS, il publie aujourd’hui « Mémoires de futurs désirables » (éditions Les Petits Matins), un ouvrage qui revient sur une vie d’engagement au service d’une économie plus démocratique et plus solidaire.
Hugues Sibille, 75 ans, ne livre pas seulement des souvenirs dans notre émission, il interroge l’époque. Face aux crises démocratiques, écologiques et sociales, alors que montent les autoritarismes et que la planète se réchauffe, l’économie sociale et solidaire peut-elle encore ouvrir un horizon désirable ? Sa réponse est sans ambiguïté : oui. À condition que l’ESS cesse de se penser comme une niche et qu’elle assume pleinement son rôle de transformation culturelle et politique.
« Nous savons mieux décrire la fin du monde que l’après-capitalisme »
L’ancien dirigeant du Crédit Coopératif et de la Caisse des Dépôts constate un paradoxe inquiétant. « Les récits de fin du monde sont partout, mais nous avons beaucoup plus de mal à imaginer un futur désirable », observe-t-il. Pour illustrer cette difficulté, il reprend une image qui traverse son ouvrage : celle du Titanic.
Le paquebot de l’économie capitaliste continue de foncer vers l’iceberg, explique-t-il, alors que dans les territoires des milliers d’initiatives citoyennes, coopératives, associatives ou solidaires voient le jour. Des projets d’énergie renouvelable, des tiers-lieux, des entreprises d’insertion, des coopératives agricoles ou culturelles. La société n’est pas immobile. « Mais est-ce que l’ESS va permettre de changer la trajectoire du Titanic ou simplement repeindre les cabines ? » questionne-t-il.
La question est centrale pour un mouvement, celui de l’économie sociale et solidaire, qui revendique plus de 10 % de l’emploi en France mais peine encore à influencer les grands choix économiques.
Le fil rouge d’une vie : lutter contre le chômage
Parmi les nombreux combats de Hugues Sibille, un sujet revient constamment : l’emploi. Des emplois-jeunes de Martine Aubry à l’insertion par l’activité économique, de l’Adie à l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée, dont il est encore administrateur, il a consacré une grande partie de sa carrière à lutter contre l’exclusion du marché du travail.
Pourquoi cette obsession ? Parce qu’il a vécu le basculement entre une société de plein emploi et une société de chômage de masse. Or, « renoncer à combattre le chômage, c’est renoncer à la devise républicaine », affirme-t-il. Pour lui, le chômage n’est pas seulement un problème économique. C’est une forme de relégation sociale qui prive des millions de personnes d’une pleine citoyenneté.
Cette conviction explique son intérêt constant pour les structures qui créent de l’activité économique au service de l’inclusion : associations intermédiaires, entreprises d’insertion, microcrédit ou encore coopératives. Dont le travail inlassable consolide selon lui la liberté, l’égalité et la fraternité.
Les Scic, son plus beau « baume de vieillesse »
Lorsqu’on lui demande de quoi il est le plus fier, Hugues Sibille cite plusieurs réalisations : les emplois-jeunes, l’Avise, les DLA. Mais il évoque avec une affection particulière les Sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic), créées en 2001.
« Quand j’ai un coup de mou, confie-t-il, il suffit que quelqu’un me parle d’une Scic pour me redonner de l’énergie ». Pourquoi un tel attachement ? Parce que ces coopératives réunissent autour d’un même projet salariés, usagers, collectivités, partenaires économiques ou citoyens. Elles incarnent selon lui une « économie de la réconciliation », capable de dépasser les oppositions traditionnelles entre acteurs. À l’heure où les tensions sociales se multiplient, Hugues Sibille voit dans cette gouvernance multipartite l’une des innovations les plus prometteuses de l’ESS.
Le regret de ne pas avoir vu venir l’urgence écologique
Parmi ses principaux regrets, Hugues Sibille reconnaît que sa génération n’a pas suffisamment pris la mesure des limites planétaires. « Nous étions dans une culture du progrès et de la croissance. Nous pensions qu’il suffisait de produire davantage et de mieux répartir les richesses », explique-t-il. Avec le recul, il estime que les alertes lancées dès les années 1970 par l’agronome René Dumont, candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974, n’ont pas été suffisamment entendues. « Je vois que notre génération laisse un monde menaçant », regrette-il.
L’Europe, dernier horizon politique
Mais l’espoir existe, assurément, et passe notamment, selon lui, par l’Europe ! Alors que les États-Unis s’enfoncent dans le techno-capitalisme et que la Chine poursuit son modèle autoritaire, Hugues Sibille reste convaincu que l’Union européenne peut proposer une troisième voie, fondée sur l’humanisme, la démocratie économique et la transition écologique.
Même s’il s’inquiète du recul des enjeux sociaux dans l’agenda européen, aujourd’hui dominé par les questions militaires et industrielles. Et s’il regrette que la France, longtemps la référence européenne de l’économie sociale, ait perdu son leadership au profit de l’Espagne. « Pendant longtemps, lorsqu’on arrivait à Bruxelles, on demandait aux Français ce qu’ils pensaient. Aujourd’hui, ce sont les Espagnols qui montrent le chemin », constate-t-il.
Une bataille culturelle avant tout
Enfin, Hugues Sibille refuse le fatalisme. Il ne cache pas son inquiétude face à la montée des autoritarismes, à la concentration des médias ou à la domination croissante des logiques financières. Mais, pour lui, la bataille décisive des vingt prochaines années ne sera ni technologique ni économique. Elle sera culturelle.
« Nous devons inventer un après-capitalisme », affirme-t-il. Cela passe notamment par le retour de l’éducation populaire, du débat citoyen, de la coopération et du sens collectif. Une manière de redonner aux citoyens la capacité de construire eux-mêmes les futurs qu’ils souhaitent habiter.
Alors, aux jeunes qui découvrent aujourd’hui l’économie sociale et solidaire, il adresse un message : « Ne regardez pas le train passer. Montez dedans. Montez sur le pont du Titanic et battez-vous pour changer la trajectoire du bateau. »
Car, face aux crises, l’action collective reste la meilleure façon de fabriquer de l’espérance. Et peut-être, un futur désirable.



