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Ivan Chaleil, La Nef : « Une banque éthique doit prouver qu’une autre finance est possible »

Alors que les grandes banques multiplient les engagements climatiques sans vraiment convaincre, une petite coopérative bancaire poursuit depuis près de quarante ans une trajectoire singulière : financer exclusivement des projets écologiques, sociaux et culturels.

Dans ce dernier épisode d’ESS On Air, l’émission de Mediatico qui place l’économie sociale et solidaire au cœur de l’actualité (à voir en intégralité ci-dessous), nous recevons cette semaine Ivan Chaleil, président du directoire de La Nef. Au moment où la coopérative bancaire publie son rapport d’activité et confirme sa montée en puissance depuis l’obtention de son autonomie bancaire, une question s’impose : une banque peut-elle rester fidèle à des principes éthiques exigeants tout en jouant selon les règles du système financier ?

Une question sensible et une ligne de crête exigeante pour cette banque coopérative qui revendique aujourd’hui près de 100 000 clients et sociétaires, tout en restant un acteur de petite taille face aux géants du secteur.

Une banque qui choisit ses clients

La promesse de La Nef tient en une phrase : chaque euro déposé doit financer un projet utile à la société. Concrètement, la banque refuse de financer tout projet qui ne présente pas une plus-value écologique, sociale ou culturelle. Peu importe sa rentabilité.

« Nous regardons d’abord l’utilité du projet avant même sa rentabilité », explique Ivan Chaleil. « S’il n’y a pas de dimension sociale, environnementale ou culturelle, nous ne le finançons pas. »

Une approche qui conduit La Nef à écarter une grande partie des projets habituellement financés par les banques traditionnelles. Mais, loin d’en faire un handicap économique, son président y voit au contraire une démonstration : l’éthique et la rentabilité peuvent coexister. La coopérative affiche d’ailleurs des résultats financiers positifs et poursuit sa croissance, preuve selon lui qu’un autre modèle bancaire est viable.

Transparence radicale

La singularité de La Nef ne repose pas seulement sur le choix des projets financés. Chaque année, la banque publie la liste détaillée de l’ensemble de ses prêts, une pratique quasiment unique dans le paysage bancaire français.

Pour Ivan Chaleil, cette transparence constitue un levier de transformation du secteur : « Quand certaines banques expliquent que la transparence est impossible, nous leur répondons que nous y arrivons avec beaucoup moins de moyens qu’elles. »

Cette démarche s’inscrit dans une conception singulière, celle du « circuit court de l’argent », explique Ivan Chaleil : l’épargne collectée est soit transformée en crédit pour financer l’économie réelle, soit déposée auprès de la Banque de France en attendant d’être utilisée. Aucun placement spéculatif sur les marchés financiers n’entre dans le modèle économique de La Nef.

Un laboratoire de la finance durable

Vous voulez des exemples concrets ? Depuis sa création en 1988, la banque a accompagné plusieurs secteurs aujourd’hui devenus incontournables : agriculture biologique, commerce équitable, énergies renouvelables citoyennes ou encore insertion par l’activité économique. « Ce qui était marginal dans les années 1980 ou 1990 est devenu progressivement un marché reconnu », observe Ivan Chaleil.

La banque revendique notamment d’avoir accompagné dès leurs débuts des entreprises devenues emblématiques comme Veja ou Ethiquable. Mais son terrain d’innovation se situe désormais ailleurs.

Face aux crises du logement, du lien social ou du vieillissement, La Nef finance de plus en plus d’habitats participatifs, de foncières solidaires, de tiers-lieux ou de projets immobiliers à vocation sociale. Autant de dossiers souvent jugés trop complexes ou trop atypiques par les établissements classiques.

Un « microbe » face aux géants

Avec moins de 100 000 clients, La Nef reste toutefois un acteur minuscule comparé aux grandes banques françaises. De là à vouloir transformer la finance de l’intérieur… Ivan Chaleil assume pleinement cette situation : « La plus grande banque française compte plus de 36 millions de clients. Même avec une forte croissance, nous resterons un microbe », reconnaît-il.

Mais son objectif n’est donc pas de remplacer les grands groupes bancaires, il est d’exercer une influence sur l’ensemble du système financier. La stratégie repose sur un pari : démontrer qu’un modèle alternatif fonctionne pour inciter soit les banques à évoluer, soit les pouvoirs publics à renforcer les exigences sociales et environnementales du secteur.

L’enjeu des 6 000 milliards d’euros d’épargne

Toutefois, pour le président de La Nef, la véritable bataille se joue ailleurs : dans l’orientation de l’épargne des Français. « Il y a aujourd’hui près de 6 000 milliards d’euros d’épargne en France. Si les épargnants demandent davantage de transparence et de cohérence à leur banque, le pouvoir de transformation est immense. » 

C’est cette conviction qui explique les prochains chantiers de la coopérative. Après avoir obtenu son autonomie bancaire complète il y a deux ans en sortant du giron du Crédit Coopératif, La Nef poursuit à présent l’élargissement de ses services. Une carte bancaire destinée aux professionnels doit être généralisée dans les prochains mois. Et une offre équivalente pour les particuliers est en préparation pour 2027.

L’établissement travaille également sur un projet d’assurance-vie conforme à ses principes éthiques, un défi majeur tant ce produit concentre aujourd’hui une part importante de l’épargne française !

Une vision politique de la finance

Mais, au-delà des produits bancaires, Ivan Chaleil défend surtout une vision profondément politique de l’économie. Interrogé sur les aides publiques aux entreprises, il plaide pour un conditionnement systématique des soutiens de l’État à des critères sociaux et environnementaux.

Membre du collectif des Licoornes, qui rassemble plusieurs coopératives engagées dans la transition écologique et sociale, La Nef participe également à la campagne « Alt au capitalisme », qui promeut – actuellement et jusqu’à début juillet – les alternatives coopératives dans les secteurs de la banque, de l’énergie, de la mobilité ou encore du numérique.

Sans revendiquer frontalement une rupture avec l’économie de marché, le président de La Nef appelle néanmoins à s’attaquer « aux dérives du capitalisme » en proposant des solutions concrètes plutôt qu’un simple discours critique. 

Une conviction qui résume sans doute la philosophie de La Nef depuis ses origines : changer la finance de l’intérieur, en montrant chaque jour qu’elle peut fonctionner autrement.

Voir l’émission en intégralité (réserve aux abonnés) :

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