« Nous ne pourrons pas compenser le désengagement de l’État. » Dès les premières minutes de son intervention, Amina Bouri, adjointe au maire de Paris en charge de l’économie sociale et solidaire, fixe les contours de son action : la Ville de Paris n’a pas les moyens de remplacer les financements nationaux qui s’amenuisent, mais elle utilisera tous les leviers dont dispose une grande collectivité pour changer les règles du jeu.
Devant plusieurs dizaines d’acteurs de l’économie sociale et solidaire, au tiers-lieu Césure dans le 5ᵉ arrondissement de Paris, l’adjointe d’Emmanuel Grégoire en charge de l’ESS a présenté début juillet les premières orientations de sa stratégie ESS, que le maire de Paris devrait valider en septembre.
Amina Bouri a déjà rencontré 200 structures parisiennes durant ses trois premiers mois de mandat. Elle en ressort avec une conviction : l’enjeu principal est de modifier les règles du jeu pour l’ESS. Cette philosophie irriguera sa feuille de route, assure-t-elle, rappelant que l’ESS représente 14 % de l’économie parisienne et près de 78 000 structures. Et pour y parvenir, elle a identifié trois leviers d’action : la commande publique, le foncier et l’épargne citoyenne.
Premier changement de logiciel : la commande publique
Le premier levier à actionner est celui de la commande publique. Avec près de 3 milliards d’euros d’achats annuels, concessions comprises, la Ville dispose d’un puissant levier économique. Durant la campagne municipale, Emmanuel Grégoire s’est engagé à ce que 50 % de cette commande publique bénéficie aux PME, aux TPE et aux structures de l’économie sociale et solidaire.
Pour faciliter l’accès des entreprises de l’ESS aux marchés municipaux, Amina Bouri entend revoir les critères d’accès à ces marchés, former les acheteurs publics, adapter les règles d’allotissement et mener des expérimentations dans plusieurs directions et arrondissements pilotes. En toile de fond, c’est une transformation culturelle de l’administration parisienne qui se dessine.
Pas plus de subventions, mais de nouveaux leviers financiers
Le deuxième chantier concerne le financement des acteurs de l’ESS. Plutôt que d’augmenter les subventions, ce dont elle n’aura pas les moyens, la Ville de Paris réfléchit à la création de deux outils distincts : un fonds d’épargne citoyenne d’une part, qui permettra de mobiliser une partie de l’épargne des Parisiens vers des projets d’utilité sociale. Rien n’est dit pour l’instant sur ses critères de placement, son taux de rendement ou son adossement. Ces questions seront étudiées plus tard.
D’autre part, un fonds de soutien ou de sauvetage pour les structures en difficulté financière. Là encore, les questions de critères d’éligibilité, de remboursement et d’accompagnement structurel trouveront des réponses en temps voulu. Pour l’heure, Paris cherche à inventer de nouveaux outils de financement. Pas seulement pour résister à une conjoncture difficile, mais aussi pour accompagner le développement de l’ESS dans la durée.
Le foncier comme bien commun
Le foncier constitue un troisième axe de travail. Face aux difficultés récurrentes d’accès aux locaux pour les associations et pour les entreprises sociales, une dizaine de structures travaillent déjà avec la Ville sur des solutions concrètes. L’une des pistes consiste à mieux utiliser le patrimoine municipal existant : écoles inoccupées pendant les vacances, cantines ou équipements publics pourraient s’ouvrir ponctuellement aux initiatives de l’économie sociale et solidaire.
À Paris, où le coût de l’immobilier constitue le principal frein au démarrage ou au développement des initiatives d’utilité sociale, cette réflexion pourrait devenir l’un des marqueurs du futur mandat.
Une ESS qui irrigue toute l’action municipale
Au-delà de ces trois axes structurants, une évolution politique majeure apparaît. Amina Bouri ne veut plus penser l’ESS comme une politique publique parmi d’autres. Elle prépare plutôt une feuille de route « matricielle », appelée à irriguer l’ensemble des politiques municipales : santé, alimentation, résilience climatique, petite enfance, services de proximité ou encore lutte contre l’isolement. « Sans l’ESS, la ville ne fonctionne pas », reconnaît-elle.
Son approche, si elle est approuvée par le maire de Paris, traduirait une conception plus transversale de l’économie sociale et solidaire dans la capitale : l’ESS ne serait plus un secteur économique à soutenir, mais une nouvelle façon de produire les politiques publiques municipales elles-mêmes, dans le cadre des trois grandes priorités déjà retenues :
- le renforcement du lien social et la lutte contre l’isolement ;
- la résilience territoriale face aux crises climatiques et sanitaires ;
- et le développement des « communs urbains », autour des espaces de gratuité, de mutualisation et de partage.
Paris veut changer de modèle
Les épisodes de canicule récents ont illustré le rôle déterminant joué par les structures de l’ESS auprès des populations les plus vulnérables, rappelle l’élue, renforçant l’idée que ces organisations ne sont pas seulement des opérateurs associatifs, mais des partenaires essentiels de la résilience urbaine.
À l’heure où les acteurs de l’ESS dénoncent leur effacement progressif dans les priorités nationales, la Ville espère démontrer qu’une grande collectivité peut encore faire de l’économie sociale et solidaire un choix politique assumé, plutôt qu’une politique sectorielle.
Mediatico reviendra sur ces orientations lors d’un prochain entretien avec Amina Bouri, dans notre émission ESS On Air.



