Le compteur du ZEvent a définitivement cessé de tourner dimanche soir, c’était écrit. Mais l’événement a tiré sa révérence sur une apothéose. Quel exploit, en effet, que cette ultime édition de jeux vidéo en streaming, qui nous embarquait une nouvelle fois sur la voie d’un événement caritatif moderne hors normes. Au final, 32 891 874 euros levés en l’espace de cinquante heures ! Soit presque 660.000 euros de l’heure, redistribués à des associations d’intérêt général. Chapeau !
Pour sa dixième et dernière édition, le ZEvent signe ainsi le plus gros record de sa décennie d’existence, près du double de la collecte 2025 et, à lui seul, plus de la moitié de ce que les neuf éditions précédentes avaient cumulé en dix ans. Le marathon caritatif porté par Adrien Nougaret, alias ZeratoR, et Alexandre Dachary, alias Dach, clôture sa dernière séance sur un chiffre qui dépasse largement le cadre du streaming pour interroger l’ensemble du secteur de la générosité. Et si nous auscultions les recettes d’un tel succès ?
Un âge moyen qui inverse toutes les statistiques du don
Le premier enseignement tient dans le profil des donateurs. Kinda Garman, directrice générale des Bureaux du Cœur, l’un des bénéficiaires de cette édition, pointe l’écart générationnel qui fait tout l’intérêt du dispositif : « un âge moyen du donateur situé entre 20 et 25 ans, quand l’âge médian des donateurs en France est de 62 ans. » Ce différentiel de quatre décennies constitue, pour un secteur associatif structurellement confronté au vieillissement de sa base de donateurs, un signal que peu de dispositifs de collecte parviennent à produire.
Corentin Hue, responsable digital et développement chez France générosités, relève de son côté que les organisateurs revendiquent un pic à près de 1,4 million de spectateurs simultanés et plus de 330 streamers mobilisés, une audience qui n’a pas d’équivalent dans les formats caritatifs traditionnels. Alors que France générosités et le Mouvement associatif mènent ensemble actuellement la campagne « La France qui se bat » sur les forums associatifs de rentrée, la joie est à son comble.
La ludification, moteur structurel plutôt que gadget
Le deuxième enseignement porte sur la mécanique de collecte elle-même. Avec 1,7 million de dons enregistrés pour un montant moyen d’environ vingt euros selon les calculs de Kinda Garman, le ZEvent démontre que la puissance de frappe financière ne repose pas sur quelques gros donateurs mais sur l’accumulation de gestes modestes, démultipliés par le jeu. Corentin Hue détaille ce ressort : « C’est là que réside la vraie mécanique du ZEvent : la ludification du don, où le spectateur devient acteur du direct. »
Karaokés, défis physiques, objectifs de collecte de plus en plus ambitieux à mesure que le compteur grimpe, la mise en scène du don n’est pas un habillage marketing, mais un dispositif de collecte redoutablement efficace, avec d’un côté des créateurs qui engagent leur crédibilité personnelle, et de l’autre côté des communautés qui se reconnaissent dans le geste. Ce lien de confiance personnelle est incarné notamment par les 100 000 euros offerts par les rappeurs Bigflo et Oli dès le concert d’ouverture, ou encore par les près de 4,7 millions d’euros rassemblés à lui seul par le streamer Domingo, présent depuis la toute première édition. Leur notoriété fonctionne comme un substitut à la confiance institutionnelle que les grandes associations mettent des décennies à construire.
Le choix des associations, gage de crédibilité plutôt que coup marketing
Le troisième enseignement concerne la sélection des bénéficiaires. Pour son ultime édition, le ZEvent a choisi de réunir 22 structures soutenues depuis sa création en 2016, de Médecins Sans Frontières à la Croix-Rouge française en passant par des associations plus modestes comme Cop1-Solidarités Étudiantes ou l’Association Française des Aidants. L’organisation Don en Confiance souligne que sept de ces structures sont labellisées Don en Confiance, un point qu’elle relie directement à sa propre mission de renforcement de la confiance des donateurs.
Ce choix de la fidélité aux partenaires historiques plutôt que d’une sélection opportuniste renforce la lecture d’un dispositif qui a construit sa crédibilité sur la durée, condition sans doute nécessaire pour qu’une communauté née sur Internet accepte de donner des sommes croissantes années après années.
L’événementiel comme déclencheur, pas comme substitut
Don en Confiance relie ce record aux enseignements de son Baromètre de la confiance 2025, réalisé avec l’institut Viavoice : il établit que 51 % des Français ont déjà eu recours à de nouveaux modes de don, arrondi solidaire, événements caritatifs en ligne, collectes sur les réseaux sociaux, et que 36 % des donateurs occasionnels citent un événement caritatif parmi les situations susceptibles de les amener à donner. Le succès du ZEvent apparaît donc comme la partie la plus visible d’une tendance de fond déjà mesurée par les études sectorielles : l’événement n’a pas créé cette appétence pour les nouvelles formes de don, mais il l’a révélée à une échelle inédite.
Reste la question que pose implicitement l’arrêt définitif du ZEvent : un modèle aussi personnalisé, adossé à la notoriété de deux streamers précis et à leur communauté, est-il structurellement reproductible ? ZeratoR a précisé à la presse que l’arrêt concerne le format et non pas l’engagement caritatif du streamer. Il anticipe aussi que le ralentissement du ZEvent irriguera d’autres initiatives du même type et précise qu’il se déroule déjà environ un événement caritatif sur Twitch toutes les trois semaines en France. D’une moindre ampleur, bien sûr. Pour le moment.
Reste une dernière lecture, plus politique, de la clôture du ZEvent. Aussi spectaculaire soit-il, le record obtenu ne doit pas faire perdre de vue que 33 millions d’euros représentent une somme considérable pour les 22 associations bénéficiaires, mais restent marginaux rapportés aux budgets de la solidarité nationale ou aux subventions publiques dont dépend structurellement la vie associative française. La générosité privée, aussi bienvenue soit-elle, ne saurait se substituer à l’engagement de l’État.




