À l’approche de 2027, la question budgétaire va revenir comme un refrain : combien coûte l’action publique ? Combien coûte une association ? Combien coûte une politique sociale ? Combien coûte l’ESS… ou au contraire combien rapporte-t-elle ? Mais oui, il serait temps de poser la question dans l’autre sens : combien coûterait à la société ce que l’ESS produit aujourd’hui ?
J’adore cette question ! Non pas parce que la réponse est facile, loin de là. Mais parce qu’elle oblige à changer de regard, à déplacer notre perception d’un narratif politique que l’on nous impose chaque jour, au risque de la dépression. Alors, enthousiasmons-nous !
Regardons justement le nouveau Panorama 2026 de l’ESS, que vient tout juste de publier ESS France. Son titre dit déjà beaucoup : « Ce que l’Économie sociale et solidaire apporte à la société ». Pas seulement à ses adhérents, à ses salariés ou à ses bénéficiaires. Mais à la société tout entière. Oui, l’ESS apporte à la France. Et les chiffres sont considérables.
2,7 millions d’emplois, et pas dans des niches
On le dit souvent, l’économie sociale et solidaire représente 2,7 millions d’emplois salariés en France, soit 13,4 % de l’emploi privé. À force de l’entendre, à force d’habitude et faute de le voir progresser, ce chiffre commence malheureusement se démonétiser. Alors réhabilitons-le !
Car en Espagne, pays qui apparaît comme la nouvelle figure de proue de l’ESS en Europe, l’économie sociale et solidaire représente 5,8 % de l’emploi total, indiquait fin juillet le rapport du secrétaire général de l’ONU sur l’ESS dans le monde. Affirmons-le haut et fort : en France, l’ESS n’est ni une économie marginale, ni un faire-valoir, ni une sympathique collection d’initiatives locales que l’on finance quand les temps sont fastes jusqu’à ce que les budgets se resserrent.
Oui, l’ESS à la française est au cœur de secteurs essentiels, qui font l’identité de la France et sont le fruit de son histoire.
58 % des emplois de l’action sociale relèvent de l’ESS. Elle représente 65 % des emplois du sport et 77 % de ses structures employeuses. Elle pèse 48 % des emplois privés de l’assurance. Dans les arts et spectacles, elle représente encore un tiers des emplois.
Autrement dit, si l’on retirait l’ESS du paysage économique français, croyez-vous que nous nous retrouverions simplement avec quelques associations sans financement ? Pas du tout. Il nous manquerait une part considérable de ce qui fait fonctionner le pays.
Le vrai sujet : ce que le marché ne fait pas
C’est particulièrement visible dans le vieillissement.
Saviez-vous que l’ESS porte 57 % des emplois de l’aide à domicile, avec plus de 162 000 emplois ? Mieux, elle intervient davantage encore là où la rentabilité est la plus difficile : 37 % de ses emplois d’aide à domicile sont situés en zone rurale, contre seulement 15 % dans le secteur lucratif. Certains secteurs d’activité doivent à l’évidence être réservés au secteur non lucratif.
Car ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un choix économique fondamental. Lorsqu’un service est indispensable mais peu rentable, qui prend le relais ?
Et lorsqu’une personne âgée peut rester quelques mois de plus chez elle grâce à une aide à domicile, lorsqu’une personne éloignée de l’emploi retrouve une activité, lorsqu’un enfant en situation de handicap est accueilli, lorsqu’un village conserve un service qui aurait disparu, comment comptabilise-t-on ce que la collectivité n’a pas eu à réparer ensuite ?
C’est là que le débat public atteint ses limites. Nous savons assez bien additionner les dépenses. Beaucoup moins bien mesurer les dépenses évitées. Mais l’ESS n’a pas dit son dernier mot.
686 euros de différence, tous les mois
En la matière, le Panorama de l’ESS donne un exemple particulièrement éclairant. Une étude citée par ESS France montre que les EHPAD privés à but non lucratif sont, en moyenne, moins chers de 686 euros par mois et par résident que les établissements privés lucratifs.
Voilà un chiffre qui devrait être davantage regardé lorsqu’on parle de « coût » de l’ESS. Les lobbyistes ont beau essayer de nous convaincre que la gestion privée est plus efficace, c’est faux.
Mais poussons l’idée un peu plus loin. Pourquoi considère-t-on si facilement l’argent consacré à une structure non lucrative comme une dépense ? Ne faudrait-il pas plutôt considérer que cette somme permet de produire un service essentiel, à un coût moindre que dans le secteur privé ?
Dans ce cas, si ce service est essentiel pour nos aînés, s’il permet d’économiser 686 euros par mois et par personne, il convient de considérer d’urgence l’ESS comme l’acteur inestimable d’une politique publique du grand âge. L’ESS va là où d’autres acteurs ne vont pas. Elle transforme aussi de l’argent public en services, en emplois, en présence territoriale, en lien social.
Rien de plus normal, donc, que l’ESS obtienne de l’argent public pour porter une politique publique que l’État ne peut pas assumer seul. Croyez-vous que Bercy serait heureux de voir la facture s’alourdir de 686 euros par mois et par personne ? Alors, rappelons-le bien fort : grâce à l’ESS, Bercy fait des économies !
Une économie qui ne se délocalise pas
Il est une autre dimension que les comptes nationaux mesurent mal : l’ancrage territorial. 26 % des emplois de l’ESS sont situés dans les territoires ruraux, contre 22 % pour le reste de l’économie. Dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, l’ESS représente 17 % des emplois, contre 10 % pour l’ensemble de l’économie.
Les banques coopératives par exemple, qui concentrent près des deux tiers des dépôts et des crédits bancaires en France, disposent de milliers d’agences qui maillent le territoire national.
Cette économie-là ne se contente pas de produire du chiffre d’affaires. Elle maintient de l’activité là où le marché a intérêt à se retirer faute de rentabilité. En agissant ainsi, l’ESS réinvestit une partie de la valeur dans ses projets, ses salariés et ses territoires.
Ce n’est pas toujours spectaculaire à l’échelon local. C’est précisément ce qui rend sa contribution si difficile à remplacer. Mais chacun le sait, ce sont les petits ruisseaux qui alimentent les grandes rivières.
Alors, combien coûte l’ESS ?
Une question mérite enfin d’être regardée avec des chiffres : combien coûte l’ESS ?
Selon les données reprises du rapport de la Cour des comptes, environ 4 % seulement des organisations de l’ESS bénéficient d’un soutien financier de l’État. Les soutiens directs représentent environ 8 milliards d’euros (et 16 milliards en incluant les soutiens indirects). Retenons ce chiffre de 8 milliards : l’ESS coûte-t-elle si cher au budget de l’Etat ?
Rapporté aux 180 milliards d’euros de crédits d’intervention de l’État, l’ESS représente 4,4 % du total. Pour une économie qui pèse 13,4 % de l’emploi privé et qui assure une part aussi importante de services essentiels, ce ratio est inexplicable. Il est même insultant.
Bien sûr, tout financement public doit pouvoir être évalué. Bien sûr, l’ESS ne doit pas être exonérée de la question de son efficacité. Mais l’efficacité ne se mesure pas seulement à l’aune de la dépense engagée. Elle se mesure au service produit, à l’emploi créé, au territoire maintenu, au problème social évité.
C’est précisément cette comptabilité-là que Bercy ne fait pas. Que personne ne sait vraiment faire. Et qu’il faut apprendre à faire, désormais.
Le mauvais débat pour 2027
Dans les mois qui viennent, les candidats à la présidentielle nous parleront beaucoup de dépenses publiques, de déficits, du poids de la dette et de l’impérieuse nécessité de faire des économies. Ils auront raison : la France ne peut pas dépenser sans compter.
Mais la France ne peut pas non plus économiser de toutes parts, sans ne jamais rien compter. Sans chiffrer l’effet des réductions budgétaires à l’avance. Ce qui permettrait d’éclairer la décision publique.
Supprimer une dépense n’est pas nécessairement supprimer un besoin. Réduire le financement d’une association d’aide à domicile, d’une structure d’insertion, d’un acteur du handicap, d’une ressourcerie ou d’un service culturel ne fait pas disparaître le problème auquel elle répond. Il peut simplement déplacer la facture : vers l’hôpital, le chômage, les collectivités, les familles, ou demain vers une autre politique publique.
Le nouveau Panorama d’ESS France ne fournit pas une grande addition des « coûts évités ». Et c’est peut-être justement ce qui devrait nous alerter. Nous savons combien nous dépensons pour l’ESS. Mais pour l’heure, nous savons moins combien nous coûterait une société sans elle.
À l’heure où la France cherche partout des économies, voilà sans doute l’une des questions économiques et politiques les plus importantes à poser avant 2027.
Téléchargez le Panorama de l’ESS 2026 :
https://www.ess-france.org/panorama-de-l-ess-edition-2026-ce-que-l-ess-apporte-a-la-societe




