Parce que certains silences finissent par devenir des renoncements, l’économie sociale et solidaire a décidé de donner de la voix. Contre qui ? Contre l’extrême droite, oui. Toute l’économie sociale et solidaire ? Non, une partie d’entre elle seulement. Un positionnement normal, pensez-vous ? Pas le moins du monde. Ce positionnement n’est pas aisé, il est donc particulièrement courageux !
Car comment ne pas risquer le porte-à-faux avec une partie de ses salariés, de ses bénévoles ou de ses usagers, quand un-tiers des Français semble vouloir voter pour le RN en 2027 ? Comme beaucoup d’acteurs de la société civile, l’ESS préfère donc souvent parler de ses actions, plutôt que de politique. Construire, plutôt que dénoncer. Faire, plutôt que commenter.
Mais quelque chose est en train de changer. À moins d’un an de l’élection présidentielle, plusieurs organisations majeures de l’ESS ont décidé de sortir de leur prudence habituelle. Non pour soutenir un parti. Encore moins pour entrer dans l’arène électorale. Mais pour rappeler que les valeurs sur lesquelles elles se sont construites ne sont pas neutres.
Emmaüs, ESS France : des positionnements historiques
Le signal le plus spectaculaire est probablement celui d’Emmaüs France. Pour la première fois de son histoire, le mouvement fondé par l’Abbé Pierre a adopté une motion faisant de la lutte contre les idées d’extrême droite une priorité nationale. Les mots sont pesés. Les conséquences aussi.
Emmaüs n’alerte pas seulement sur les menaces que ferait peser une éventuelle victoire du Rassemblement national sur ses propres activités. Le mouvement pointe également les risques pour les personnes qu’il accueille au quotidien : personnes en situation de pauvreté, personnes exilées, travailleurs précaires, personnes sans domicile, sans toit, sans droits.
Quelques jours plus tôt, ESS France a elle aussi franchi un cap. Elle a adopté, lors de son assemblée générale annuelle, une résolution particulièrement ferme contre le principe de « préférence nationale ». Rarement l’organisation représentative de l’économie sociale et solidaire, aujourd’hui présidée par Benoît Hamon, s’était exprimée avec une telle clarté sur un sujet politique.
Le texte ne se contente pas de dénoncer une mesure discriminatoire. Il affirme que la préférence nationale est fondamentalement incompatible avec les principes mêmes de l’économie sociale et solidaire : l’accueil inconditionnel, l’universalité des droits, la démocratie et l’égalité entre les personnes.
La journée mondiale des réfugiés, vendredi 19 juin
Pourquoi cette prise de parole maintenant ? Parce que les acteurs de terrain vivent déjà au quotidien les effets de la banalisation de certains discours. Dans les structures d’insertion, les centres d’hébergement, les associations d’aide aux migrants, les ressourceries ou les épiceries solidaires, les conséquences des fractures sociales ne sont pas des concepts. Elles ont des visages.
Alors que vendredi prochain sera célébrée la Journée mondiale des réfugiés, Singa et plusieurs associations partenaires organiseront à Paris une journée de rencontres, de débats et de festivités autour des parcours d’exil. Une initiative parmi des centaines d’autres qui, partout en France, rappellent là aussi une évidence trop souvent oubliée : derrière les débats sur l’immigration, il y a d’abord des personnes.
Quand l’extrême droite abat ses cartes
Ce positionnement de l’ESS arrive aussi au moment où l’extrême droite dévoile vraiment ses cartes. Ces derniers jours, un événement marquant a été l’audition de Pierre-Édouard Stérin devant une commission d’enquête du Sénat. Lui, qui s’était défilé l’an dernier face aux parlementaires, a détaillé cette fois pendant plus d’une heure et demie sa stratégie « métapolitique », destinée à diffuser des idées conservatrices dans la société française. Il a lui-même revendiqué des positions situées « à droite de l’extrême droite » sur les questions migratoires.
Son audition intervient alors que se multiplient de plus en plus les interrogations sur les liens véritables entre engagement politique, influence culturelle et philanthropie. L’avocat Colas Amblard l’a rappelé cette semaine : le débat ne porte plus seulement sur les financements politiques traditionnels mais sur la capacité de certains acteurs privés à orienter durablement le débat public en mobilisant les outils du mécénat et de la philanthropie.
Cette question est d’autant plus importante que cette influence s’exerce souvent loin des espaces démocratiques habituels. C’est précisément ce que documente le nouveau numéro du magazine Le 1, consacré à un long travail d’investigation autour de l’écosystème d’influence constitué par Pierre-Édouard Stérin et Vincent Bolloré. Derrière les médias et les parcs d’attraction, les instituts de formation et de journalisme, les fondations prétendument dédiées au bien commun, les réseaux militants ou les initiatives solidaires, c’est une véritable bataille culturelle qui se déploie.
Pendant longtemps, l’économie sociale et solidaire a considéré que sa seule existence constituait une réponse suffisante, qu’il suffisait d’agir pour convaincre. Il n’en est rien. Nous savons désormais que cinquante ans de bataille pour le progrès social et les droits humains peuvent être balayés en un éclair, outre-Atlantique comme en Europe.
Aux fondements des organisations de l’ESS
Ce qui ce joue aujourd’hui dépasse largement les financements publics, les politiques sociales ou les dispositifs d’insertion. Ce qui est en jeu, ce sont les principes mêmes qui fondent l’engagement des organisations de l’ESS : l’égalité entre les êtres humains, l’accès aux droits sans distinction d’origine, la dignité pour tous, la solidarité, l’organisation collective, et la démocratie.
Voilà pourquoi le choix d’Emmaüs, d’ESS France et de nombreux acteurs associatifs n’est pas celui de l’engagement partisan, mais celui de la cohérence.
Lorsqu’une organisation affirme que chaque personne mérite d’être accueillie, accompagnée ou protégée, indépendamment de sa nationalité, de son origine ou de son parcours, elle fait un choix de société.
À l’approche de 2027, la véritable nouveauté n’est peut-être pas la progression de l’extrême droite. Mais que des organisations qui avaient fait le choix de la discrétion considèrent que le temps est venu de prendre la parole. Parce que leur existence même est un acte politique.



