Sous la torpeur de cette deuxième canicule de printemps, on pourra ergoter longtemps sur la responsabilité des politiques, des directeurs d’école ou d’hôpital, des consommateurs, des industriels, des transports, des médias… Mais qu’on se le dise : sans argent, sans financement, pas de nouveau développement des énergies fossiles qui tienne. Au premier rang des responsabilités, se trouvent évidemment les investisseurs.
Voici donc un rapport qui tombe à pic, qui pointe les responsabilités clairement. Et qui devrait logiquement provoquer quelques sueurs froides dans les bureaux climatisés de nos grandes banques françaises. Du moins l’espère-t-on…
Publié la semaine dernière par un collectif de huit ONG, dont Reclaim Finance, le rapport Banking on Climate Chaos 2026 dresse un constat aussi simple qu’inquiétant : alors que les trois dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées et que les épisodes de chaleur extrême se multiplient partout dans le monde, les plus grandes banques de la planète ont augmenté pour la deuxième année consécutive leurs financements aux énergies fossiles, après leur baisse en 2023 qui avait nourri tant d’espoirs.
906 milliards pour les fossiles, et après ?
Le chiffre donne le vertige : 906 milliards de dollars ont été injectés dans le pétrole, le gaz et le charbon en 2025. Certes, les banques argumentent en disant qu’elle sont engagées à long terme, qu’elle ne peuvent pas couper les financements des projets déjà engagés. Mais plus de la moitié de ces financements ont bénéficié à des entreprises qui développent de « nouveaux » projets fossiles, pourtant incompatibles avec l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C.
Pendant que les Français cherchent de l’ombre, la haute finance continue d’alimenter le brasier ! Et les banques américaines demeurent de loin les principaux soutiens de l’industrie fossile, avec la banque d’affaires JPMorgan Chase à la première place du podium : 58 milliards de dollars accordés au secteur en 2025 à elle seule.
Bonnet d’âne pour la Société Générale
Dans le paysage mondial de l’investissement dans les énergies fossiles, la France n’est pas le plus mauvais élève. Les banques françaises ont en effet diminué leurs financements à « l’expansion » des énergies fossiles. Mais à hauteur tout de même de 39,5 milliards de dollars cumulés (34 milliards d’euros) pour les quatre premières que sont Société Générale, BNP Paribas, le Crédit Agricole et le groupe BPCE.
À leurs côtés, le Crédit Mutuel fait figure de petit poucet du financement des fossiles (144 millions de dollars), tandis que La Banque Postale se distingue en étant la seule, parmi les 65 plus grandes banques mondiales, à n’avoir accordé cette année aucun nouveau financement à la production pétrolière ou gazière. Signalons que le Crédit Coopératif, La Nef ou Green Got, engagées à l’inverse dans le financement de la transition écologique, ne font pas partie du palmarès.
Mais une exception inquiète : celle de Société Générale, 1er investisseur français des énergies fossiles : ses financements à la production pétrolière et gazière ont bondi de 29 % en un an, tandis que ses soutiens aux infrastructures de transport fossile ont quasiment doublé. La banque est même devenue le premier soutien européen de TotalEnergies et le deuxième au niveau mondial ! Les efforts de la communauté bancaire française sont certes trop lents, mais le comportement de ceux qui continuent de regarder dans le rétroviseur sont encore plus incompréhensible.
Le débat public révèle l’ambiguïté de notre époque.
À l’heure où les assureurs alertent sur l’explosion des risques climatiques, où certaines zones à risque deviennent non assurables, où les collectivités locales multiplient les plans d’adaptation, et où les entreprises sont sommées de réduire leur empreinte carbone, les choix stratégiques tournés vers le monde d’hier interrogent. Comment expliquer qu’une partie du système financier continue à investir massivement dans les causes des dérèglements qu’il prétend anticiper ?
Les défenseurs du statu quo rappellent à juste titre que les énergies fossiles représentent encore l’essentiel de la consommation énergétique mondiale. Et que l’on ne remplacera pas du jour au lendemain le pétrole et le gaz, qui font tourner nos transports ou nos industries, et chauffent nos hôpitaux et nos écoles. Personne ne le conteste. Faut-il pour autant faire comme si de rien n’était ? Business as usual ?
Le rapport de Reclaim Finance, d’ailleurs, ne reproche pas aux banques de financer l’économie d’aujourd’hui. Il leur reproche de financer à moyen et long terme la poursuite de son expansion fossile. Continuer à exploiter des infrastructures existantes n’équivaut pas à construire de nouveaux gazoducs, de nouveaux terminaux méthaniers ou de nouveaux champs pétroliers, dont la durée de vie s’étendra sur plusieurs décennies.
Le pari d’un monde caniculaire ?
Que Donald Trump veuille y croire ou pas, chaque nouveau projet fossile est un pari perdu pour le monde de demain. Sauf que notre avenir se joue très exactement aujourd’hui : autour des puits de pétrole iraniens, dans le détroit d’Ormuz, dans les eaux profondes du Groenland, et dans les nouveaux pipelines géants de Tanzanie et d’Australie en cours de construction.
Nous savons déjà où mène ce pari. Les scientifiques l’expliquent depuis des années. Les assureurs le chiffrent. Les agriculteurs le subissent. Les habitants des villes le suffoquent, en redoutant un monde caniculaire !
Mais la contradiction politique éclate sous nos yeux. D’un côté, les gouvernements affichent des objectifs climatiques ambitieux. De l’autre, les acteurs financiers continuent à soutenir les infrastructures qui empêchent d’atteindre ces objectifs.
D’un côté, les citoyens sont invités à changer leurs comportements individuels ; de l’autre, des milliards de dollars continuent de financer l’expansion d’un modèle énergétique dont chacun connaît maintenant les limites.
L’argent n’est jamais neutre
La transition écologique ne se gagnera pas uniquement à coups de gestes individuels. Elle se joue aussi dans les conseils d’administration, les comités de crédit, les directions des banques, les assemblées générales d’actionnaires et dans les choix des épargnants.
Car l’argent n’est jamais neutre. Il dessine le monde de demain. Nos compte épargne et nos plans d’assurance-vie sont des bulletins de vote pour un avenir plus ou moins désirable. Lorsque les records de chaleur tombent année après année, continuer à financer l’expansion des énergies fossiles – ou laisser faire nos banquiers à leur manière en fermant nos yeux – n’est plus une simple décision économique. C’est un choix de société.
Un choix à hauteur de chacune et chacun d’entre nous, dont les conséquences ne resteront pas confinées dans des bureaux climatisés. N’est-il pas temps de changer de banque ?
Lien vers le rapport de Reclaim Finance :
https://www.bankingonclimatechaos.org/wp-content/uploads/2026/06/BOCC_2026_vFINAL.pdf



