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Deliveroo et Uber Eats : la maltraitance des salariés portée en justice

Saviez-vous que quatre associations de défense des livreurs viennent de porter plainte contre Deliveroo et Uber Eats pour « traite d’êtres humains » ? Pendant des années, la promesse des plateformes de livraison a été présentée comme l’avant-garde du travail moderne : flexibilité, autonomie, rapidité, innovation. Une économie “agile”, supposément libérée des lourdeurs du salariat classique. Mais dix ans plus tard, le décor se fissure.

Cette plainte marque un tournant symbolique majeur. Car derrière les applications fluides et les livraisons instantanées se cache une armée de travailleurs invisibles, surexploités, souvent étrangers, parfois sans papiers, toujours précaires. Dès lors, que cette qualification pénale aboutisse ou non, peu importe : cette plainte révèle avant tout un niveau de gravité sociale impossible à ignorer.

Une exploitation connue de tous

L’enquête menée par Médecins du Monde avec plusieurs instituts de recherche est accablante : 98 % des livreurs interrogés sont nés à l’étranger, 64 % sont sans titre de séjour, et ils travaillent en moyenne 63 heures par semaine pour environ 1 480 euros bruts mensuels. Certains parcourent plus de 800 kilomètres par mois à vélo.

Le quotidien que décrivent depuis des années les associations, les chercheurs ou les médecins ressemble à une mécanique d’usure : courses payées quelques euros, pression algorithmique permanente, peur de la déconnexion, accidents fréquents, absence réelle de protection sociale, violences verbales ou physiques, location illégale de comptes, dépendance économique totale.

Quand un livreur parcourt 20 kilomètres pour une course rémunérée 3 euros nets, il est difficile de voir son indépendance réelle : beaucoup voient déjà là une instrumentalisation de la précarité. Voire son industrialisation.

L’ubérisation comme laboratoire du déclassement

Mais le plus frappant, dans cette affaire, est la normalisation progressive de ces conditions. Nous avons collectivement accepté qu’un secteur entier de l’économie fonctionne avec des travailleurs dont une grande partie n’a pas accès aux droits les plus élémentaires. Nous avons accepté qu’un algorithme décide seul des revenus, des horaires, des commandes et parfois de la survie économique de milliers de personnes. 

Nous avons accepté qu’un travailleur blessé puisse être immédiatement remplacé par un autre sans que personne ne soit réellement responsable. Et surtout, nous avons accepté de bénéficier nous-mêmes de cette hyper-disponibilité à bas coût.

Le professeur de droit Laurent Gamet parle d’un « lumpenprolétariat 4.0 ». Cette formule dit quelque chose d’essentiel : les plateformes n’ont pas inventé une nouvelle économie. Elles ont surtout perfectionné un vieux mécanisme de fragmentation du travail, de dilution des responsabilités et d’externalisation des risques.

Le politique face à dix ans de vide juridique

Les associations dénoncent « dix ans d’absence de cadre légal ». Le constat n’est pas totalement faux. Certes, la France a progressivement construit quelques protections minimales : représentation collective, assurances accidents, négociations sociales. Mais ces dispositifs restent largement insuffisants face à la réalité du terrain.

La députée de Paris Céline Hervieu a récemment interpellé le gouvernement à l’Assemblée nationale sur les conditions de travail des livreurs et l’urgence d’encadrer davantage les plateformes. Car la question dépasse désormais le seul secteur de la livraison.

La « plateformisation » gagne l’ensemble du marché du travail : transport, ménage, logistique, services à domicile, micro-tâches numériques. Ce qui se joue aujourd’hui avec les livreurs pourrait devenir demain la norme de nombreux métiers peu qualifiés.

Un changement législatif en décembre 2026 ?

L’Union européenne semble d’ailleurs avoir pris la mesure du problème. La directive adoptée fin 2024, que la France doit transposer d’ici décembre 2026, prévoit notamment une présomption de salariat lorsque les plateformes exercent un contrôle effectif sur les travailleurs. Une petite révolution juridique potentielle.

La bataille sera rude. Les plateformes défendent avec force ce modèle de travailleurs indépendants, devenu le cœur de leur rentabilité économique. En soi, c’est un paradoxe abyssal : jamais les plateformes n’ont autant vanté leur innovation sociale, alors même qu’elles réintroduisent des formes de vulnérabilité que le droit du travail avait précisément pour objectif de limiter.

La plainte pour « traite d’êtres humains » sera peut-être rejetée par les tribunaux. Mais le débat qu’elle ouvre ne pourra plus être balayé d’un revers de main.

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