Combien vaut l’engagement ? Alors que la directive européenne sur la transparence des rémunérations doit être transposée en droit français avant fin juin 2026, cette question revient souvent dans les discussions entre recruteurs, salariés et candidats dans l’économie sociale et solidaire.
Faut-il accepter de gagner moins pour exercer un métier davantage aligné avec ses valeurs ? Les employeurs de l’ESS peuvent-ils encore attirer les talents dans un contexte de tension sur le marché du travail ? Et jusqu’où le « sens » peut-il compenser les écarts de rémunération ?
Le nouveau Baromètre des salaires de l’ESS et de l’impact 2026, réalisé auprès de 1 678 professionnels du secteur par Orientation Durable, On Purpose et Jobs that makesense, confirme une réalité bien connue du secteur : travailler pour l’intérêt général implique encore souvent de renoncer à une partie de sa rémunération. Oui, les salaires restent globalement inférieurs à ceux observés dans l’économie conventionnelle. Mais l’écart apparaît moins important qu’on ne l’imagine souvent.
Un écart moyen de 9 % avec le reste de l’économie
En comparant les données du baromètre avec celles de l’APEC pour les cadres, les auteurs constatent un différentiel moyen de rémunération de 9 %. Les écarts varient toutefois fortement selon les métiers.
Les fonctions de conseil et accompagnement affichent un retard de 21 %, tandis que le développement commercial accuse un écart de 25 %. Les métiers liés à l’accompagnement social se situent environ 10 % en dessous des niveaux observés dans l’économie classique.
À l’inverse, certaines fonctions résistent mieux. Les professionnels de la finance et de l’audit ne présentent qu’un écart de 2 %. Plus surprenant, les ressources humaines affichent même des rémunérations supérieures de 14 % à celles observées dans les entreprises classiques. « Le salaire de l’engagement » existe donc bel et bien, mais il ne touche pas tous les métiers avec la même intensité.
Des rémunérations en hausse depuis deux ans
L’étude révèle également une progression globale des salaires depuis la précédente édition de 2024. La hausse est particulièrement visible chez les professionnels expérimentés. Les rémunérations des 40-44 ans progressent de près de 10 % en deux ans, passant de 48 646 à 53 419 euros bruts annuels. Les cadres dirigeants voient également leurs niveaux de rémunération progresser.
Cette évolution s’accompagne d’une amélioration des avantages périphériques proposés par les employeurs : télétravail hybride, forfait mobilité durable, congés supplémentaires ou encore congés menstruels font progressivement leur apparition dans de nombreuses structures.
Une évolution qui témoigne d’une professionnalisation croissante du secteur, longtemps accusé de compenser des salaires modestes par la seule promesse de l’utilité sociale.
L’égalité femmes-hommes reste un défi majeur
Le résultat le plus frappant du baromètre concerne sans doute les inégalités de genre, dans un secteur qui se voudrait exemplaire mais qui n’y parvient pas.
Alors que les femmes représentent 69 % des répondants et sont majoritaires à tous les niveaux de responsabilité, elles continuent de percevoir des rémunérations inférieures à celles des hommes. L’écart salarial moyen atteint encore 16 % en 2026.
Une directrice générale gagne en moyenne 58 593 euros bruts annuels contre 66 531 euros pour son homologue masculin. Chez les membres de comité de direction, l’écart reste de 10 %. Même sur les postes de chef de projet, où les rémunérations sont plus homogènes, la différence demeure.
Certes, la situation s’améliore : l’écart atteignait 19 % lors de l’édition précédente. Mais ces chiffres rappellent que les organisations porteuses de valeurs d’égalité ne sont pas immunisées contre les mécanismes observés dans le reste de l’économie.
L’Île-de-France toujours à part
Sans surprise, la géographie influence fortement les rémunérations. Avec un salaire moyen de 48 107 euros, l’Île-de-France demeure la région la plus rémunératrice du secteur, avec des niveaux supérieurs de 10 à 15 % à ceux observés dans les autres grandes régions.
Le développement du télétravail contribue toutefois à rebattre partiellement les cartes. Les salariés travaillant intégralement à distance affichent un salaire moyen de 44 630 euros, se situant entre les niveaux franciliens et ceux des métropoles régionales.
La taille de la structure joue également un rôle déterminant. Les organisations de plus de 5 000 salariés versent en moyenne 56 101 euros annuels, contre moins de 45 000 euros dans les structures de moins de 250 salariés.
Associations, coopératives, mutuelles : des réalités très différentes
Toutefois, parler de « salaire dans l’ESS » n’a en réalité guère de sens tant les situations diffèrent selon les familles d’acteurs. Ainsi, les mutuelles apparaissent comme les structures les plus rémunératrices avec un salaire moyen de 64 650 euros. Viennent ensuite les fondations (57 847 euros). À l’autre extrémité du spectre, les associations affichent une moyenne de 43 112 euros et les coopératives de 44 670 euros.
Ces écarts traduisent des modèles économiques différents, mais aussi des choix historiques. Certaines organisations privilégient une redistribution salariale plus modérée en contrepartie d’une plus grande autonomie, d’une gouvernance démocratique ou d’une mission sociale particulièrement forte.
Vers une révolution de la transparence salariale
Cette édition 2026 du Baromètre des salaires de l’ESS et de l’impact paraît dans un contexte particulier : la directive européenne sur la transparence des rémunérations, qui devait être transposée en droit français avant juin 2026, imposera progressivement aux employeurs de nouvelles obligations : information des candidats sur les salaires proposés, accès aux rémunérations moyennes par catégorie de postes et correction des écarts injustifiés.
Mais pour les auteurs du baromètre, l’enjeu dépasse la simple comparaison de grilles salariales. Il s’agit aussi de permettre aux professionnels de l’ESS de mieux se situer, de négocier plus sereinement leur rémunération et de rendre visibles des pratiques encore souvent opaques.
Une évolution qui pourrait contribuer à lever un tabou persistant dans le secteur : celui de l’argent. Car si l’engagement demeure une motivation essentielle pour rejoindre l’économie sociale et solidaire, il ne dispense plus les organisations de répondre à une question centrale : celle de la juste rémunération du travail.



