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La Nef s’installe à Paris : la banque éthique change d’échelle

La Nef inaugure une « maison de la finance éthique » rue Biscornet, à Paris, à deux pas de Makesense. La Ville de Paris y voit l’amorce d’un « quartier ESS » bienvenu à l’heure où l’ESS est fragilisée. Indépendante depuis 2024, la banque éthique française prépare aussi son virage de banque de détail et vient de lancer un livret co-brandé avec Enercoop.

Une maison, pas une agence

Ivan Chaleil le dit sans détour : la Nef a « décidé de créer plutôt une maison de la finance éthique qu’une agence de la Nef ». Mais le lieu sera multiforme : une agence, un espace de travail pour ses dix salariés parisiens, un point de rencontre pour ses sociétaires, un lieu ouvert aux partenaires… La veille de l’inauguration, le comité d’éthique du conseil de surveillance occupait le sous-sol, le Mouvement des entreprises sociales et écologiques (Mouvess) une autre salle, et un partenaire avait réservé un bureau. Ivan Chaleil y voit exactement l’usage visé : le quartier Bastille est un nouveau point de rendez-vous pour l’ESS.

L’investissement est assumé : 3,7 millions d’euros pour environ 340 m², acquis directement par la coopérative et financé sur fonds propres, sans emprunt. La Nef ne subit donc pas la hausse des taux sur cette opération. La banque, historiquement installée à Lyon et forte d’environ 140 salariés, revendique de ne pas avoir de siège parisien. Mais elle reconnaît l’enjeu de visibilité d’une implantation en rez-de-chaussée dans la capitale.

L’enjeu : devenir la banque de détail du circuit court

Pourquoi maintenant ? Le calendrier de cette installation s’explique par son indépendance récente. Jusqu’en 2024, la Nef était adossée au Crédit coopératif, donc au groupe BPCE. Depuis qu’elle a pris son autonomie, elle peut lancer les produits que ses sociétaires attendent. Le compte courant pour les professionnels, entreprises et associations est déjà en service et sera ouvert à tous d’ici le 15 octobre. Le compte courant pour les particuliers, lui, n’est attendu que début 2028, après dix-huit mois de travail supplémentaires. Patience donc. Aujourd’hui, les particuliers ne disposent que de livrets et de comptes à terme, alors qu’ils représentent environ 85 % des clients, contre 15 % pour les professionnels. L’assurance vie et le crédit aux particuliers figurent aussi dans la feuille de route.

Ce changement d’échelle se fait sous contrainte de modèle. Ivan Chaleil rappelle qu’il faut environ onze euros de capital pour allouer cent euros de crédit, et que la Nef refuse de se refinancer sur les marchés financiers. De plus, La Nef réinvestit 75 % de l’épargne collectée en crédits, contre environ 50 % dans les banques classiques, selon lui. Le modèle n’est pas simple. Face aux néobanques, il tranche : « ce ne sont pas des banques, donc elles ne peuvent pas transformer de l’épargne en crédit ». 

Enfin, ce modèle repose aussi sur un choix de sélection. La Nef finance quelque 550 à 600 projets par an, dont environ 80 % lui sont apportés par son écosystème de partenaires (Biocoop, Enercoop, structures d’insertion), ce qui accélère l’instruction des dossiers. Elle a aussi ajouté depuis cinq ans les centres hospitaliers publics à ses cibles d’investissement, estimant qu’un scanner financé dans le Doubs évite à des patients plusieurs centaines de kilomètres. L’utilité sociale avant tout, en circuit court. 

Le coût de l’éthique : l’épargnant paie, la fiscalité ne suit plus

La Nef prête au prix du marché, pas moins cher. Ce taux est tenu parce que les épargnants acceptent une rémunération de leur épargne un peu plus faible qu’ailleurs, ce qui permet de financer chaque année la moitié des projets en création d’entreprise, donc à risque élevé. Le capital des sociétaires, lui, n’est pas garanti, et la Nef l’a très peu rémunéré : 0,5 % une année, rien pendant les dix années précédentes. Ivan Chaleil le dit : placer son argent à La Nef, « ce n’est pas un placement financier d’avenir ». C’est un placement éthique. 

C’est là que la politique publique et fiscale intervient. Jusqu’en 2020, les souscripteurs de capital bénéficiaient d’une réduction d’impôt. Elle est aujourd’hui réservée aux entreprises solidaires d’utilité sociale (Esus) de moins de 10 ans. La Nef, avec Finansol et Mouves, plaide pour porter ce plafond à 20 ans, puis davantage. L’argument tient en une phrase : les structures de l’ESS, « ce ne sont pas des start-up, elles n’ont pas besoin d’être aidées pendant les cinq premières années, sans rien d’autre après ». Ivan Chaleil précise que sa banque ne demande ni subvention ni aide directe, seulement une incitation pour ceux qui investissent. Il rappelle qu’en 2020, la Nef a dû soutenir sur ses fonds propres un quart de ses 3000 emprunteurs en difficulté à cause du Covid.

L’ESS à Paris : des structures solides pour compenser le désengagement de l’Etat

L’adjointe au maire de Paris chargée de l’ESS, Amina Bouri, a salué l’installation en des termes politiques. « Vous n’êtes pas sans savoir que le monde de l’ESS ne va pas très bien », a-t-elle lancé à l’inauguration, évoquant « un désengagement croissant de l’État » et une année 2027 qui s’annonce « pas forcément sous les meilleurs auspices ». D’où son besoin de « structures solides qui financent des projets ». Elle avance le chiffre de 70 000 structures de l’ESS à Paris, dont elle en a déjà rencontré 600 en l’espace de six mois.

La Ville de Paris promet de prendre sa part : maintien, voire renforcement, des subventions, et ouverture large de la commande publique à l’ESS, en s’appuyant sur le savoir-faire de l’association Les Canaux. L’ambition affichée est de flécher 50 % de la commande publique vers les PME, les TPE et l’ESS, avec une part conséquente pour l’ESS. Amina Bouri a annoncé que d’autres mesures en direction des coopératives seraient  annoncées lors des Trophées de l’ESS parisiens, le 3 novembre. Et de renverser la logique de l’aide aux acteurs de l’ESS : « ce sont plutôt les structures de l’ESS qui aident le territoire parisien », puisqu’elles occupent les créneaux d’activité jugés insuffisamment lucratifs par les autres acteurs économiques.

Enercoop : un livret, mais pas de fichier partagé

Dernière annonce faite par Ivan Chaleil en fin de conférence : la Nef vient de lancer son premier livret co-brandé, avec Enercoop, qui reverse un partage d’intérêts exclusivement à Énergie Solidaire, association de lutte contre la précarité énergétique. Une synergie pleine de sens, qui s’inscrit au sein de l’alliance des Licoornes, mouvement qui réunit une vingtaine de coopératives d’intérêt collectif (Enercoop, Telecoop, Biocoop, la Nef, EthiKdo…). Dans l’univers coopératif, le développement du modèle économique passe aussi par le développement de produits partagés.

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