Le collectif Ikos a posé la première pierre de son futur Village du Réemploi Solidaire à Bordeaux. Un projet de 19 millions d’euros porté par neuf structures de l’économie sociale et solidaire qui ambitionne de devenir le plus grand centre de réemploi d’Europe. Au-delà de l’équipement lui-même, c’est une démonstration de la capacité de l’ESS à coopérer pour changer d’échelle.
Il aura fallu près de dix ans de maturation, mais, cette fois, ça y est : le projet Ikos devient concret. Sur le secteur de la Jallère, dans le quartier de Bordeaux-Lac qui avait déjà accueilli l’an dernier le forum mondial de l’ESS (GSEF), les acteurs du collectif Ikos ont officiellement lancé le chantier de leur futur Village du Réemploi Solidaire, dont l’ouverture est prévue au printemps 2027.
Sur près de 12 000 m², le site réunira collecte, tri, réparation, transformation, vente d’objets de seconde main, sensibilisation du public et activités de formation. Une infrastructure sans équivalent en France, et peut-être en Europe !
Le projet est porté par neuf structures historiques de l’économie sociale et solidaire girondine : Le Relais Gironde, Envie Gironde, les Compagnons Bâtisseurs Nouvelle-Aquitaine, R3 Réseau de Réemploi, l’Atelier d’Éco Solidaire, la Recyclerie Sportive, Éco-Agir, Le Livre Vert et Échanges Nord Sud. Ensemble, elles ont fait le pari de mutualiser leurs moyens, leurs compétences et leurs filières pour créer un outil industriel et commercial capable de massifier le réemploi solidaire.
Une démonstration de coopération économique
« Le pari un peu dingue de neuf structures de l’ESS », résume Maud Caruhel, vice-présidente de la Région Nouvelle-Aquitaine en charge de l’ESS et de l’économie circulaire, présente lors de la cérémonie de pose de la première pierre. Sur son compte LinkedIn, l’élue rappelle que l’ambition est de répondre simultanément à trois défis : environnemental, économique et social.
Environnemental d’abord, avec une réduction des déchets destinés à l’enfouissement ou à l’incinération. Le futur village permettra d’augmenter de 60 % les capacités de traitement du collectif, jusqu’à 13 000 tonnes d’objets réemployés chaque année. Économique ensuite, par la création d’activités locales non délocalisables. Social enfin, grâce au développement de parcours d’insertion pour des personnes éloignées de l’emploi.
Pour Timothée Duverger, responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux, Ikos constitue même un cas d’école : « Cela démontre la capacité de l’ESS à changer d’échelle au niveau territorial quand elle coopère et bénéficie du soutien des acteurs publics. »
Un financement collectif de 19 millions d’euros
L’une des principales réussites du projet réside dans son montage financier. Réunir 19 millions d’euros pour un équipement porté par des structures associatives et coopératives relevait du défi.
Le financement associe fonds propres, emprunts, investissements coopératifs et subventions publiques. La Région Nouvelle-Aquitaine a mobilisé plus de 790 000 euros au titre de l’ESS et de l’économie circulaire, tandis que les fonds européens ont apporté plus de 2,3 millions d’euros. D’autres partenaires publics, dont Bordeaux Métropole, la Ville de Bordeaux et l’Ademe, participent également au financement.
Cette mobilisation illustre le rôle des collectivités dans l’émergence de filières locales de l’économie circulaire. Sans soutien foncier, aides à l’investissement ou dispositifs d’insertion, un tel changement d’échelle serait difficilement envisageable pour les acteurs du réemploi.
Une centaine d’emplois supplémentaires
Le futur village accueillera environ 1 500 m² de bureaux, 3 000 m² d’espaces de vente et 6 500 m² d’ateliers dédiés à la réparation, au tri et à la valorisation des objets. À terme, une centaine de nouveaux emplois devraient être créés, venant s’ajouter aux 220 salariés déjà mobilisés par les structures du collectif. Plus de la moitié de ces emplois seront liés à des parcours d’insertion.
L’objectif est également de rendre le réemploi plus visible et plus accessible au grand public. À l’image d’un véritable « supermarché du réemploi », selon l’expression utilisée par plusieurs observateurs du projet, les visiteurs pourront trouver dans un même lieu électroménager, livres, vêtements, équipements sportifs, meubles ou encore objets du quotidien remis en état.
Construire le réemploi avec du réemploi
Fidèle à sa philosophie, Ikos entend aussi appliquer les principes de l’économie circulaire à son propre chantier. Le collectif a récemment annoncé l’utilisation de matériaux issus du réemploi dans la construction du site : bois récupéré pour la charpente, ballast ferroviaire revalorisé pour les aménagements extérieurs, avec un objectif affiché de 5 % du montant total des travaux réalisés à partir de matériaux réemployés.
Mais, au-delà de la performance environnementale, cette démarche entend démontrer que le réemploi peut désormais s’inscrire dans des opérations immobilières de grande ampleur.
Une vitrine nationale de l’économie sociale et solidaire
Né en 2017 d’une réflexion collective entre acteurs du réemploi girondins, le projet Ikos est progressivement devenu l’un des symboles du changement d’échelle de l’économie sociale et solidaire française. Structuré autour d’une association, d’une SCIC et d’une société immobilière dédiée, le collectif a construit un modèle hybride associant gouvernance coopérative, activité économique et investissement de long terme.
Lorsque le Village du Réemploi Solidaire ouvrira ses portes en 2027, il ne sera pas seulement un nouveau lieu de consommation responsable. Il constituera aussi une démonstration concrète de ce que peut produire la coopération entre acteurs de l’ESS lorsqu’elle bénéficie d’une vision commune, d’un ancrage territorial fort et du soutien des pouvoirs publics.
À l’heure où les politiques publiques cherchent à accélérer la transition écologique tout en recréant des emplois locaux, Ikos apparaît comme un laboratoire grandeur nature de l’économie circulaire de demain.



