Quoi de commun entre Bercy et le Brésil ? Une même question, posée à deux endroits du monde : l’inclusion est-elle un luxe que l’on abandonne quand les temps se durcissent, ou la condition d’une société qui tient debout ? C’est précisément la question centrale du 6e Sommet de l’inclusion économique, qui devait avoir lieu aujourd’hui à Bercy à l’initiative de la Fondation Mozaïk, mais qui a été annulé hier soir. Et c’est aussi la question à laquelle viennent de répondre, dans les urnes ce dimanche, une majorité de Brésiliens.
Oui, le Brésil respire. Le président Lula a été réélu avec 51,8 % des voix, contre 48,2 % pour le candidat d’extrême droite Flavio Bolsonaro. Soit 4,4 millions de voix d’écart sur 160 millions d’électeurs. Le résultat est clair et c’est une bonne nouvelle pour le Brésil : la politique d’inclusion sociale de Luiz Inácio Lula da Silva a toujours reposé sur des programmes majeurs de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités.
Mais le candidat d’extrême droite, fils d’un ancien président condamné pour tentative de coup d’État, refuse l’évidence et espère faire annuler le scrutin. La démocratie brésilienne reste fragile, d’autant que Lula gouvernera sans majorité au Parlement. Sa réélection n’est donc pas un blanc-seing, juste une respiration sur un continent où la démocratie, l’expression populaire et la défense de l’environnement sont attaquées de toutes parts pour des raisons idéologiques, sous l’influence de Donald Trump.
En France, le recul se décide dans les budgets
En France, l’exclusion avance différemment : via la suppression de lignes budgétaires. Dans la région Grand Est, la fin des subventions aux missions locales, annoncée en pleine mobilisation lycéenne, menace directement l’accompagnement des jeunes les plus fragiles.
À l’échelle nationale, la décision de Bpifrance de supprimer l’été prochain Tremplin, le programme de la Mission French Tech qui soutenait les entrepreneurs issus des quartiers prioritaires, est un autre coup de semonce. Ismaël Le Mouël, président de HelloAsso, se dit effaré : 45 % des lauréats de la promotion 2025 étaient issus de quartiers prioritaires. Supprimer ce programme d’une dizaine de millions d’euros revient à acter que l’entrepreneuriat restera le terrain de ceux qui ont « déjà les clés pour y entrer ».
Voilà pourquoi le 6e Sommet de l’inclusion économique qui devait s’ouvrir aujourd’hui à Bercy est essentiel. Organisé par la Fondation Mozaïk, il a pour but de valoriser l’engagement des employeurs à recruter une large diversité de profils, parce que tous les profils comptent. Mais « en raison du renforcement des mesures de sécurité », le ministère ne pourra finalement pas accueillir l’événement, expliquait tard hier soir Saïd Hammouche, président-fondateur de Mozaïk, qui ajoute : « Face à cet imprévu, notre détermination reste entière pour réorganiser, dans un délai très court, cette 6e édition, plus nécessaire que jamais dans le contexte actuel ».
Et pour cause : l’étude « Géographie de l’égalité » pilotée par la Fondation Mozaïk montre que 65 % des Français comprennent qu’à efforts égaux, certains ont moins de chances de réussir professionnellement. Ce sentiment est plus fortement ressenti chez les jeunes (80 %) et dans les quartiers populaires (90 %). Pour Saïd Hammouche, cette réalité peut nourrir un sentiment de rébellion qu’il faut prendre très au sérieux. Une jeunesse lycéenne qui s’embrase n’est pas un hasard de calendrier.
Sortir de la logique RSE
Mais les entreprises traitent trop souvent le sujet à la marge, regrette Saïd Hammouche, cité par Les Echos. Il leur faut sortir de la logique de RSE, d’action sociale ou d’initiative portée par une fondation, pour faire de l’inclusion une véritable stratégie, au cœur du projet de l’entreprise. Le fondateur de Mozaïk propose même d’évaluer les managers sur leur capacité à rendre leur entreprise plus inclusive. Un message d’autant plus piquant que l’État lui-même rétrograde l’inclusion au rang de variable d’ajustement.
Dans ce contexte, certaines initiatives font du bien, comme celle de la MAIF qui s’affiche dans nos rues sous un slogan dénué de toute ambiguïté : « Lorsque l’inclusion recule, il faut toujours se méfier de ce qui avance. » Derrière le message est limpide. L’assureur militant, que dirige Pascal Demurger, n’a pas oublié qu’une élection présidentielle se présente à nous, à horizon de six mois.
Réagissant à cette campagne, Antoine Laurent, délégué général de la Fédération des entreprises d’insertion, nous en livre une démonstration politique. Selon lui, exclure a un coût humain, puis démocratique, car le sentiment d’injustice devient colère, et une colère privée d’exutoire démocratique conduit à la dérive illibérale. Sa conclusion tient en une phrase : quand l’inclusion recule, la démocratie et la prospérité de tous reculent aussi.
La société civile tient les fronts
Cette résistance se structure, et pas seulement chez les entreprises. Dans les associations, la mobilisation « Et si nous arrêtions vraiment ? » impulsée par le secteur sanitaire et social a déjà dépassé les 30 000 signatures, tandis que l’appel lancé voilà dix jours par HelloAsso pour créer un fonds de l’engagement vient de franchir les 20 000. A leurs côtés, les fondations, les syndicats, les réseaux et les médias se mobilisent aussi pour la défense de la démocratie.
Le Fonds pour la Presse Libre rappelle, par la voix de sa directrice Charlotte Clavreul, que la liberté d’informer est elle aussi en sursis. Le FPL soutient donc les médias indépendants face aux procédures-baillon, car épuiser juridiquement les médias indépendants menace leur liberté d’informer, donc notre liberté de penser, et notre capacité à choisir un modèle de société en toute indépendance d’esprit.
Quant aux employeurs de l’ESS, ils sont en première ligne. La semaine prochaine sera publié le Baromètre de l’engagement des employeurs de l’ESS, réalisé par l’Udes avec Verian. D’ores et déjà, nous apprenons que 93 % des répondants ont mis en œuvre au moins dix mesures d’employabilité. Mais aussi que 79 % d’entre eux s’inquiètent pour leur situation financière. La question est posée en creux : combien de temps peut-on tenir ses engagements sociaux et moraux, quand les marges de manœuvre financières s’effondrent ?
Le bâillon plutôt que le débat
Il nous faut résister, car un modèle d’exclusion érigé en principe politique nous menace. Le RN, dont Marine Le Pen a lancé dimanche à Orléans la campagne présidentielle sous le slogan d’une « France apaisée », dans une ville barricadée par 3 000 policiers, propose dans son contre-budget une taxe de 1 000 euros sur l’embauche de tout travailleur extra-européen. Emmaüs France y voit une mesure discriminatoire qui frapperait directement les parcours d’insertion.
Le RN entend également appliquer la préférence nationale pour toute attribution des APL, les allocations logement. Il affirme aussi désormais, par la voix de son vice-président Sébastien Chenu, que la CGT ne mérite plus de financements publics, puisque ce syndicat « ne défend plus l’intérêt des travailleurs » mais « prend des positions politiques » en exprimant son hostilité au RN. Cette menace de retrait des financements publics vaut évidemment pour tous les syndicats. Et pour toutes les associations qui s’exprimeraient contre les décisions politiques de l’extrême droite.
Voici donc l’exclusion érigée en système. Il existe les procédures-baillon dans les médias, voici venir désormais le bâillonnement tout court de la société civile organisée. Un pays où l’on conditionne l’aide publique au silence, et où l’on désigne les syndicats comme illégitimes, n’est pas un pays apaisé. C’est un pays discipliné par la peur.
La réponse doit venir d’une large mobilisation citoyenne. Associations, syndicats, employeurs, décideurs publics… Tous doivent faire de l’inclusion une stratégie d’avenir. Les lycéens, les pompiers, les soignants manifestent pour revendiquer leur considération et leur juste place dans notre société. Ils nous parlent tous d’inclusion à la hauteur de ce qu’ils valent vraiment.
Le Brésil a montré qu’un scrutin peut se gagner en allant chercher ceux qui ne votaient plus. À nous de construire, pour la présidentielle de 2027, une mobilisation contre la division, pour une France apaisée non par la contrainte, mais pacifiée parce qu’inclusive



